C’est pour ton bien, racines de la violence dans l’éducation de l’enfant – Alice Miller

Editeur : Flammarion
Date du copyright : 1984

Collection : Champs Essais
Auteur : Alice Miller

Alice Miller était une doctoresse suisse en philosophie, psychologie et sociologie et220px-alice_miller_psychologist également une chercheuse sur l’enfance. Ses travaux ont pour but d’ informer des conséquences graves de la maltraitance.
Ses ouvrages et ses thèses sur la violence cachée, qui selon elle caractérisent souvent les relations entre parents et enfants, l’ont rendue célèbre. À partir de 1980, sa réflexion sur ce sujet l’amène à une nouvelle approche de la thérapie à laquelle elle intègre, entre autres, le dessin. Figure influente et controversée, elle est souvent citée par des organisations internationales, pour son engagement contre les violences dites «ordinaires» faites aux enfants .       Son site ici. Ses livres ici.

La pédagogie noire

«La pédagogie Noire», c’est à dire des méthodes éducatives suivant lesquelles ont été élevés nos parents et nos grands-parents.

Citations : «En outre, ces premières années présentent également l’avantage que l’on peut utiliser la force et la contrainte. Avec le temps, les enfants oublient tout ce qu’ils ont vécu dans la toute petite enfance. Si l’on parvient alors à leur ôter la volonté, par la suite ils ne se souviendront jamais d’en avoir eu une, et l’intensité des moyens que l’on aura dû mettre en œuvre ne pourra donc pas avoir de conséquences néfastes» (1748)
«Car la désobéissance équivaut à une déclaration de guerre contre votre personne. Votre fils veut vous prendre le pouvoir et vous êtes en droit de combattre la force par la force, pour raffermir votre autorité, sans quoi il n’est pas d’éducation. Cette correction ne doit pas être purement mécanique mais le convaincre que vous êtes son maître.» (1752)
La Bible dit (Ecclésiastique 30,1) : «Qui aime son fils lui prodigue le fouet, plus tard ce fils sera sa consolation»

L’opinion publique est loin d’avoir pris conscience que ce qui arrivait à l’enfant dans les premières années de sa vie se répercutait inévitablement sur l’ensemble de la société, et que la psychose, la drogue et la criminalité étaient des expressions codées des expériences de la petite enfance.

La position des enfants est différente de celles des adultes. Ils ne sont pas entravés par un passé, et leur tolérance vis-à-vis des parents est absolument sans limite. L’amour filial empêche l’enfant de découvrir la cruauté psychologique des parents, qu’elle soit consciente ou inconsciente et sous quelque forme qu’elle prenne. Le besoin de l’amour parental interdit également à l’enfant de se rendre compte du traumatisme qui persiste souvent une vie entière, caché derrière l’idéalisation des parents établie dans les premières années.

Alice Miller voulait à tout prix montrer que les regards d’interdiction ou de mépris que percevait le nourrisson pouvaient entraîner à l’âge adulte de graves troubles, en particulier des perversions et des névroses obsessionnelles. Dans une famille, c’était le père qui «dirigeait les enfants du regard», et les deux fils furent atteints par la suite de maladies mentales avec délire de la persécution.
Tout jeune enfant a besoin pour l’accompagner dans l’existence non pas d’un être qui le dirige mais d’un être qui lui manifeste de l’empathie.
Si les réactions adéquates aux vexations, aux humiliations et aux violences subies sont exclues, elles ne peuvent pas non plus être intégrées à la personnalité, les sentiments sont refoulés, et le besoin de les exprimer de façon structurée demeure insatisfait et sans espoir de satisfaction. Cette absence de tout espoir d’exprimer les traumatismes inconscients, avec les sentiments respectifs qui s’y rattachent, entraîne de graves troubles psychiques chez la plupart des gens. Comme chacun sait, l’origine de la névrose (troubles psychiques sans lésion organique démontrable) ne réside pas dans la réalité de ce qui s’est passé, mais dans la nécessité du refoulement.
Ce sont toujours l’entêtement, le caprice, l’esprit frondeur et la violence des sentiments de l’enfance qui ont posé le plus de problèmes à l’éducateur. Il est inlassablement rappelé que l’apprentissage de l’obéissance ne commence jamais assez tôt.

Citation de J. Sulzer (philosophe et précepteur du 18 ème siècle) : «Si l’on cède une fois au caprice, la seconde fois il est plus fort et plus difficile à éliminer.
Le second élément capital sur lequel on doit axer son effort dès le départ, dans la deuxième ou troisième année, est l’obéissance aux parents et aux personnes responsables, et l’approbation de tout ce qu’ils font.
Qui nescit obedire, nescit imperare = Qui ne sait obéir, ne sait commander.
Il faut donc dès le début, dès lors que les enfants sont capables de comprendre quelque chose, leur montrer aussi bien par la parole que par les actes qu’ils doivent se soumettre à la volonté des parents. L’obéissance consiste à ce que les enfants fassent de bon gré ce qui leur est ordonné, renoncent à ce qui leur est interdit et s’estiment satisfaits des prescriptions qui leur sont faites.»

Le passage qui vient d’être cité aide à comprendre comment cette erreur peut se répandre dans toutes les couches de la population. En fait, les névroses et les psychoses (groupe de troubles mentaux réversibles ou non, dont un des signes majeurs chez l’adulte est le délire ou l’hallucination) ne sont pas les conséquences directes de frustrations réelles mais l’expression du refoulement du traumatisme. Lorsque tout effort entrepris vise à éduquer des enfants de telle sorte qu’ils ne s’aperçoivent pas de ce qu’on leur inflige, de ce qu’on leur dérobe, de ce qu’ils perdent, de ce qu’ils auraient été et de ce qu’ils sont, et lorsque cette éducation est entreprise assez tôt, dans sa vie d’adulte le sujet ressent la volonté de l’autre, sans parler de son intelligence, comme la sienne propre. Comment pourrait-il savoir que sa propre volonté a été brisée alors qu’il n’a jamais pu en faire l’expérience? Et pourtant, c’est ce qui peut le rendre malade. Tandis qu’un enfant qui a vécu la faim, l’exode ou des bombardements en se sentant toujours considéré et respecté comme une personne à part entière, ne tombera pas malade à la suite de ces traumatismes de la réalité. Il aura même une chance de conserver le souvenir de ces expériences (parce qu’il les aura traversées avec des personnes de référence toutes dévouées à lui) et d’enrichir ainsi son monde intérieur.

J.G Kruger : «Votre fils veut vous prendre le pouvoir, et vous êtes en droit de combattre la force par la force, pour raffermir votre autorité, sans quoi il n’est pas d’éducation. Cette correction ne doit pas être purement mécanique mais le convaincre que vous êtes son maître. Pour se faire, il ne faut pas s’arrêter jusqu’à ce qu’il fasse ce qu’il s’est antérieurement refusé à faire par méchanceté.»
«Toutefois, surtout dans le cas d’enfants orgueilleux, et même lorsqu’il s’agit de fautes graves on peut épargner les coups en les faisant par exemple marcher pieds nus, en les privant de manger, en les faisant servir à table ou en essayant de les toucher par quel qu’autre de leurs points sensibles»

Les motivations des coups sont restées les mêmes : les parents luttent pour obtenir sur leurs enfants le pouvoir qu’ils ont dû eux-mêmes abdiquer auprès de leurs propres parents. La menace qu’ils ont senti peser sur eux dans les premières années de leur vie et dont ils ne peuvent se souvenir, ils la vivent pour la première fois avec leurs propres enfants, et c’est seulement alors, devant de plus faibles qu’eux, qu’ils se défendent souvent très puissamment. Il était tout à fait admis (et est encore) de parler de la nécessité des châtiments corporels, de l’humiliation et de la mainmise sur l’autonomie de l’enfant avec des termes choisis comme «correction», «éducation» ou «enseignement du bien».

Au sujet de la religion, l’enfant doit apprendre dès le départ à se «renier lui-même», à étouffer en lui le plus tôt possible tout ce qui «n’a pas la faveur divine».

Shleiermacher (théologien protestant et philosophe allemand du 18 ème siècle): «A l’école en particulier, la discipline doit passer avant l’enseignement. Il n’est pas de principe pédagogique plus fondamental que celui selon lequel les enfants doivent être éduqués avant de pouvoir recevoir un enseignement. Il peut bien y avoir une discipline sans enseignement, mais il n’y a pas d’enseignement sans discipline.»

F.S Bock : «Il faut rappeler aux parents intelligents que c’est très tôt qu’ils doivent rendre leur enfant docile, souple et obéissant et l’habituer à dominer sa propre volonté. C’est l’un des éléments essentiels de l’éducation morale et le négliger est la plus grave erreur que l’on puisse commettre. L’accomplissement correct de cette tâche, sans aller à l’encontre de celle qui nous enjoint de faire vivre l’enfant heureux est le plus grand art des débuts de l’éducation.»

Cette lecture pourra aider à comprendre la genèse (processus de développement) de la névrose. Ce n’est pas un événement extérieur qui se trouve à sa source mais le refoulement des innombrables moments qui font la vie quotidienne de l’enfant et que l’enfant n’est jamais en mesure de décrire parce qu’il ne sait même pas qu’il pourrait y avoir autre chose.

En 1979, 2/3 de la population allemande étaient favorables aux châtiments corporels. En Angleterre, les châtiments corporels ne sont pas interdits, et dans les internats ils font partie de la norme.
Le mépris et la persécution de l’enfant dans toute sa faiblesse, ainsi que la répression de sa vie, de la créativité et de la sensibilité en lui comme en nous-mêmes, s’étendent à de si nombreux domaines que nous ne les remarquons presque plus. Les degrés d’intensité et les sanctions varient mais on retrouve presque partout la tendance à éliminer le plus vite possible l’élément infantile, autrement dit l’être faible, dépourvu et dépendant qui nous habite, pour que se développe enfin l’être puissant, autonome et actif qui mérite le respect. Et quand nous rencontrons ce même être faible chez nos enfants, nous le poursuivons avec des moyens analogues à ceux que nous avons employés pour le combattre en nous-mêmes et nous appelons cela l’éducation.
La pédagogie noire enseigne les principes suivants :

-Les adultes sont les maîtres de l’enfant encore dépendant
-Ils tranchent du bien et du mal comme les dieux
-Leur colère est le produit de leurs propres conflits
-Ils en rendent l’enfant responsable
-Les sentiments vifs qu’éprouve l’enfant pour son maître constituent un danger
-Il faut le plus tôt possible «ôter à l’enfant sa volonté»
-Tout cela doit se faire très tôt de manière à ce que l’enfant «ne s’aperçoive de rien» et ne puisse pas trahir l’adulte.

Les moyens de l’oppression du vivant sont les suivants : pièges, mensonges, ruses, dissimulation, manipulation, intimidation, privation d’amour, isolement, méfiance, humiliation, mépris, moquerie, honte, utilisation de la violence jusqu’à la torture. L’une des méthodes de la pédagogie noire consiste également à transmettre dès le départ à l’enfant des informations et des opinions fausses. Ces dernières se transmettent depuis des générations et sont respectueusement reprises à leur compte par les enfants, alors que non seulement leur validité n’est pas prouvée, mais qu’il est prouvé qu’elles sont fausses.

Entre autres opinions erronées, on peut citer par exemple les principes selon lesquels :
-Le sentiment du devoir engendre l’amour
-On peut tuer la haine par les interdits
-Les parents méritent a priori le respect en tant que parents
-Les enfants ne méritent à priori aucun respect
-L’obéissance rend fort
-Un sentiment élevé de sa propre valeur est nuisible
-Un faible sentiment de sa propre valeur conduit à l’amour de ses semblables
-Les marques de tendresse (mièvrerie) sont nocives
-Il ne faut pas céder aux besoins de l’enfant
-La dureté et la froideur sont une bonne préparation à l’existence
-Une reconnaissance simulée vaut mieux qu’une sincère absence de reconnaissance
-L’apparence est plus importante que l’être
-Les parents ni Dieu ne pourraient supporter la moindre injure
-Le corps est quelque chose de sale et de dégoûtant
-La vivacité des sentiments est nuisible
-Les parents sont des êtres dénués de pulsions et exempts de toute culpabilité
-Les parents ont toujours raison.

Il est impossible qu’ils vivent et développent ces sentiments véritables, car il y aurait parmi ces sentiments la colère interdite et la révolte impuissante, surtout lorsque ces enfants ont subi les coups et les humiliations, le mensonge et la tromperie. Mais qu’advient-il de cette colère interdite et non vécue ? Elle ne s’évanouit pas mais se change avec le temps en une haine plus ou moins consciente de son propre soi, ou d’autres personnes de substitution, qui cherchent divers moyens de se décharger, moyens permis à l’adulte et bien adaptés.

Lloyd de Mause (psychanalyste) est bien le premier savant qui ait analysé en profondeur l’histoire de l’enfance sans enjoliver les faits et sans édulcorer a posteriori les résultats de ses recherches en les cachant sous des commentaires idéalisateurs. Cet historien de la psychologie sait ressentir pleinement la situation qu’il étudie, il n’a donc pas besoin de refouler la vérité. Et la vérité que son livre (1977) dévoile est triste et atterrante, mais elle apporte avec elle l’espoir d’un changement : celui qui lit ce livre, et se rend compte que les enfants qui y sont décrits sont devenus eux-mêmes par la suite des adultes, ne peut plus s’étonner des plus sombres atrocités de notre histoire. Il découvre où ont été déposés les germes de la cruauté, et il peut puiser dans cette découverte l’espoir que l’humanité ne soit pas livrée à tout jamais à cette horreur : une fois mises en lumière les règles inconscientes du jeu du pouvoir et de ses méthodes de légitimation, nous devrions être capables de changer fondamentalement les choses. Mais tant que l’on n’a pas saisi ce goulot d’étranglement de la petite enfance, dans lequel se transmet et se perpétue l’idéologie de l’éducation, on ne peut pas véritablement comprendre dans toute leur portée, les règles de ce jeu.

Les êtres qui ont eu la chance de grandir dans un environnement qui les comprenait (ce qui est extrêmement rare car, il y a peu de temps encore, on ignorait totalement qu’un enfant pouvait souffrir) ou ceux qui ont créé par la suite dans leur intériorité un objet d’empathie seront plus ouverts à la souffrance des autres, ou ne chercheront en tout cas pas à la nier. Ce serait une condition nécessaire pour que les anciennes blessures guérissent et n’aient pas besoin d’être rouvertes par l’intermédiaire de la génération suivante.

Pour Alice Miller, il y a indubitablement des valeurs qu’elle n’a pas besoin de relativiser et dont les possibilités de réalisation détermineront sans doute à long terme nos chances de survie. Ce sont entre autres : le respect des faibles, et par conséquent des enfants en particulier, le respect de la vie et de ses lois, sans quoi toute créativité est étouffée. Dans aucune de ses variantes, le fascisme ne connaît ce respect, son idéologie répand la mort psychique et la castration de l’esprit. Parmi tous les grands personnages du troisième Reich, elle n’en a pas trouvé un seul qui n’ait subi une éducation dure et sévère.
Connaissant cette dynamique, on ne s’étonnera pas d’apprendre pas les statistiques que 60% des terroristes allemands de ces dernières années sont issus de famille de pasteurs.
Lorsqu’un terroriste attaque, au nom de ses idéaux, des êtres sans défense, se livrant ainsi à la fois aux chefs qui le manipulent et à la police du système qu’il combat, il raconte inconsciemment, par sa compulsion de répétition, ce qui lui a été fait jadis au nom des nobles idéaux de l’éducation. Et cette histoire qu’il raconte peut être comprise par l’opinion publique comme un signal d’alarme ou comprise de travers, mais en tant que signal d’alarme elle est la manifestation de la vie qui peut encore être sauvée.
L’éducation de Rudolf Hoss (officier SS) à l’obéissance absolue dès la plus tendre enfance résista également à toutes les fluctuations du temps. Son père n’avait certainement pas voulu faire de lui un commandant d’Auschwitz ; en tant que catholique rigoureux, il le destinait plutôt à une vie de missionnaire. Mais il lui avait inoculé très tôt le principe selon lequel il faut toujours obéir aux autorités, quoiqu’elles exigent.
La conviction de la nocivité de l’éducation selon Alice Miller repose sur le fait que l’éducation des enfants trahit les besoins de l’adulte. Il y a les besoins inconscients de reporter sur un autre les humiliations que l’on a soi-même subies dans le passé, le besoin de trouver un exutoire aux affects refoulés, de posséder un objet vivant disponible et manipulable, de conserver sa propre défense (préserver l’idéalisation de sa propre enfance et de ses propres parents, dans la mesure où la valeur de ses propres principes d’éducation doit confirmer celle des principes parentaux), la peur de la liberté, la peur de la réémergence du refoulé que l’on retrouve chez son propre enfant et qu’il faut à nouveau combattre chez lui, après l’avoir tué en soi, et enfin la vengeance pour les souffrances endurées. Étant donné que dans toute éducation l’une de ces motivations intervient, elle tout au plus bonne à faire de l’enfant un bon éducateur. Mais en aucun cas elle ne peut l’aider à accéder à la liberté de la vie. Quand on éduque un enfant, il apprend à éduquer. Quand on fait la morale à un enfant, il apprend à faire la morale, quand on le gronde, il apprend à gronder, quand on se moque de lui, il apprend à se moquer, quand on l’humilie, il apprend humilier, quand on tue son intériorité, il apprend à tuer. Il n’a alors plus qu’à choisir qui tuer : lui-même, les autres, ou les deux.
Étant donné que l’enfant est souvent utilisé par ses parents comme un substitut de leurs propres parents, il est l’objet d’un nombre infini de désirs et d’espoirs contradictoires qu’il ne peut en aucune façon satisfaire. Dans les cas les plus extrêmes, la psychose, la toxicomanie ou le suicide sont les seules solutions. Mais bien souvent, cette impuissance entraîne une agressivité accrue qui confirme aux yeux de l’éducateur la nécessité de mesures plus sévères.

Contrairement à l’opinion généralement répandue, et quitte à horrifier les pédagogues, Alice Miller ne voit pas quelle signification positive on pourrait trouver au terme «éducation». Elle n’y voit qu’une défense des adultes, une manipulation pour échapper à leur propre insécurité et à leur propre absence de liberté, qu’elle peut certes comprendre mais dont elle ne doit pas ignorer les dangers. Elle peut par exemple comprendre que l’on mette les délinquants en prison, mais non croire que la privation de liberté et la soumission et la discipline, puissent véritablement contribuer à l’épanouissement du détenu. Il y a dans le mot «éducation» la représentation d’un certain nombre d’objectifs que l’enfant doit atteindre et que l’on influe par la même sur ses possibilités de développement. Mais le renoncement honnête à toute manipulation et à la représentation de ces objectifs ne signifie pas que l’on abandonne l’enfant à lui-même. Car l’enfant a besoin d’être accompagné physiquement et moralement par un adulte, il en a besoin à un très haut degré. Pour que cet accompagnement permette à l’enfant de se développer pleinement, il faut qu’il présente les caractéristiques suivantes :
-Respect de l’enfant
-Respect de ses droits
-Tolérance pour ses sentiments
-Volonté de tirer de son comportement un enseignement sur la nature de cet enfant en particulier, leur propre nature d’enfant, qui permettent aux parents un véritable travail du deuil et sur les lois de la sensibilité, qui apparaissent bien plus nettement chez l’enfant que chez l’adulte, parce que l’enfant vit ses sentiments de façon bien plus intense et, dans les meilleurs des cas, de façon bien plus directe que l’adulte.

Il n’est pas facile de parler des mauvais traitements infligés aux enfants sans tomber dans un discours moralisateur. La révolte contre l’adulte qui bat l’enfant et la pitié pour l’enfant sans défense sont tellement naturelles que, si grande soit la connaissance de la nature humaine, on est toujours tenté de juger et de condamner l’adulte pour sa brutalité et pour sa cruauté.
La plus grande cruauté que l’on inflige aux enfants réside dans le fait qu’on leur interdit d’exprimer leur colère ou leur souffrance, sous peine de risquer de perdre l’amour et l’affection de leurs parents. Cette colère de la petite enfance s’accumule donc dans l’inconscient, et comme elle représente dans le fond un très sain potentiel d’énergie vitale, il faut que le sujet dépense une énergie égale pour le maintenir refoulé. Il n’est pas rare que l’éducation qui a réussi à étouffer le vivant, pour épargner les parents, conduis au suicide ou à un degré de toxicomanie qui équivaut au suicide. Lorsque la drogue a servi à combler le vide créé par le refoulement des sentiments et l’aliénation du soi, la cure de désintoxication ne s’accompagne pas d’une récupération des facultés de vie et on peut s’attendre à des rechutes. Christiane F., qui s’exprime dans l’ouvrage «Moi, Christiane, 13 ans, droguée, prostituée…» nous montre très clairement le tragique bouleversant de ce type de vie.
Christiane, qui est souvent battue par son père pour des motifs qui lui restent incompréhensibles, finit par se comporter de telle sorte que son père «ait une bonne raison de la battre». De cette manière elle le valorise, elle fait du père injuste et imprévisible au moins un père qui punit justement. C’est la seule possibilité qui lui reste pour sauver l’image du père aimé et idéalisé.

C’est à l’âge de la puberté que l’homme vit ses sentiments de la façon la plus intense, et la lutte contre ces sentiments à l’aide de la drogue équivaut à un meurtre de l’âme.

Alice Miller a reçu un jour en consultation une anorexique de 17 ans qui était très fière de peser exactement le même poids que sa mère, 30 ans auparavant, quand elle avait été libérée d’Auschwitz. Il ressortit de l’entretien que ce détail était le seul que la fille connût du passé de sa mère, car cette dernière se refusait à parler de cette période et demandait au reste de la famille de ne pas lui poser de questions. C’est précisément ce qui reste mystérieux, ce que taisent les parents, ce qui touche à leurs sentiments de honte, de culpabilité et d’angoisse, qui inquiète les enfants. L’une des principales possibilités d’échapper à cette menace est l’activité fantasmatique ou le jeu. Le fait de pouvoir jouer avec les accessoires des parents donne à l’adolescent le sentiment de pouvoir avoir sa part de leur passé.
L’enfance d’Adolf Hitler : De l’horreur cachée à l’horreur manifeste
Adolf Hitler : «Ma pédagogie est dure. Il faut éliminer la faiblesse. Dans mes Ordensburgen, nous formerons une jeunesse dont le monde aura peur. Je veux une jeunesse violente, dominatrice, courageuse et cruelle. Il faut qu’elle sache endurer la souffrance. Elle ne doit rien avoir de faible ni de tendre. Que l’éclat de la bête féroce libre et magnifique brille à nouveau dans ses yeux. Je veux que ma jeunesse soit forte et belle… c’est ainsi que je pourrais créer l’ordre nouveau»

L’empathie, autrement dit la tentative de revivre un destin d’enfant comme il a pu être vécu par un enfant, et non pas de le juger avec des yeux d’adulte bien éduqué, est le seul instrument de compréhension d’Alice Miller, et sans elle toute sa recherche aurait été vaine et dénuée de sens. Elle a été très heureuse de constater qu’elle avait enfin réussi à ne pas perdre cet instrument, et à considérer Hitler comme un être humain.
Si nous ne faisons pas tout ce que nous pouvons pour comprendre la genèse de cette haine, les accords stratégiques les mieux élaborés ne nous sauveront pas non plus. L’accumulation d’armes nucléaires n’est qu’un symbole des sentiments de haine accumulés, et de l’incapacité dont ils s’accompagnent de percevoir et d’exprimer les véritables besoins.
Dans les premières années de la vie, on parvient encore à idéaliser les pires cruautés et à idéaliser l’offenseur. L’enfant torturé devient dans la nouvelle version le tortionnaire.
L’atmosphère dans laquelle Adolf Hitler a grandi se résume au fait que l’obéissance était (pour lui et sa mère) leur premier principe de vie.
La façon dont Hitler enfant avait véritablement vu son père, il la montra, en reprenant inconsciemment son comportement et en le rejouant activement dans l’histoire mondiale. Le dictateur aux gestes saccadés, un peu ridicule, avec son uniforme, tel que Chaplin l’a représenté dans son film ou tel que le voyaient ses ennemis, c’était Aloïs (père) sous le regard critique de son fils. Ce sont les premières visions du père tyrannique, demeuré, inconscientes mais profondément gravées en lui.
Un enfant que son père n’appelle pas par son nom mais en le sifflant comme un chien et qui a au sein de la famille le même statut anonyme et dénué de tout droit que «le juif» sous le troisième Reich. Le juif devait tout subir comme un enfant impuissant.
L’origine cachée d’une telle évolution ne peut pas se trouver dans l’expérience du passage par le canal de la naissance, qu’Hitler a en commun avec tous les hommes. En revanche, tous les hommes n’ont pas été torturés comme lui tout au long de leur enfance.
L’extermination du monde entier n’aurait pas suffi à éloigner le père d’Hitler de sa chambre, car la destruction du monde ne suffit pas à détruire son propre inconscient, elle ne l’aurait pas pu, même si Hitler avait vécu plus longtemps, car la source de sa haine était intarissable, elle coulait même dans son sommeil.
Si Hitler avait véritablement été un enfant aimé, il aurait à son tour été capable d’amour. Or, ses rapports avec les femmes, ses perversions et d’une façon générale son rapport distancé et froid aux autres montrent bien que d’aucune façon il n’a connu l’amour.
On pouvait projeter l’enfant méchant et faible que l’on avait toujours appris à mépriser en soi sur les juifs, qui étaient effectivement faibles et désarmés pour ne plus se sentir que fort, pur (aryen) et bon.
Adolf n’en avait jamais assez et dans son testament, alors qu’il avait fait exterminer 6 millions de juifs, il écrivait encore qu’il fallait exterminer le reste.
Nous avons tendance à minimiser les expériences de l’enfance.
Un enfant ne peut pas comprendre pourquoi sa mère qu’il aime tant lui fait tant de mal, il ne peut pas se représenter que cette femme géante à ses yeux a peur de son mari comme une toute petite fille, et fait inconsciemment payer à son petit garçon les humiliations qu’elle a elle-même subies dans son enfance. Un enfant souffre nécessairement de cette dureté. Mais il n’a pas le droit de vivre ni de montrer cette souffrance. Il ne lui reste plus qu’à le dissocier de son moi et à la projeter sur d’autres, autrement dit à attribuer à des mères étrangères ces aspects de dureté de sa propre mère et à aller encore l’admirer chez elles.

La pulsion du meurtre est l’expression d’un tragique destin de l’enfance, et la prison est une façon tragique de sceller ce destin.

Une fois adulte et parvenu au pouvoir, Hitler trouva le moyen de se venger au centuple de cette malheureuse tante (schizophrène dont il ne pouvait rien savoir ni comprendre) et de son propre malheur : il fit éliminer en Allemagne tous les malades mentaux qui étaient selon lui des êtres «inutilisables» pour une société saine. Il n’était pas le moins du monde embarrassé pour trouver des alibis idéologiques à cette vengeance toute personnelle.
Lorsque la voie de l’expérience consciente est barrée par les interdits de la pédagogie noire ou par les insuffisances des parents, la seule solution est l’abréaction (réduction de la tension émotive lorsque l’affect et la verbalisation du souvenir font irruption en même temps à la conscience. Des gestes et des paroles explicitent l’expérience qui a donné naissance à cette tension.). Celle-ci peut se présenter sous la forme destructrice, comme chez Hitler, ou autodestructrice comme chez Christiane F. Mais elle peut aussi, comme chez la plupart des criminels qui atterrissent en prison, signifier à la fois la destruction du moi et celle de l’autre.
Il faudra bien que quelque chose change dans l’attitude des parents lorsqu’ils s’apercevront que ce qu’ils ont pratiqué de bonne foi jusqu’à présent en le considérant comme l’éducation nécessaire n’est au fond qu’une histoire de vexations, d’humiliations et de mauvais traitements.
La psychologie moderne nous a appris que la première année de vie était la plus importante pour un individu. La chaleur maternelle et le contact humain ont une valeur irremplaçable pour le développement ultérieur de l’enfant.
Il faut que l’enfant apprenne sans broncher les absurdités et les sautes d’humeur de ses éducateurs, sans éprouver de sentiments de haine, et en même temps qu’il parvienne à bannir et à étouffer en lui le besoin de proximité physique et affective d’un être qui le soulagerait de ce poids. C’est en fait une performance surhumaine que l’on exige des enfants mais que l’on n’attendrait jamais d’un adulte.
La difficulté que nous avions à nous représenter une mère en train de battre un bébé, à ne pas nous défendre de cette image et à en assumer pleinement les effets émotionnels. C’est sans doute la raison pour laquelle même les psychanalystes s’occupent si peu de ces choses, et pour laquelle les conséquences de ces expériences de l’enfance ont été si peu étudiées.
Notre impuissance morale isole encore davantage les parents qui maltraitent leurs bébés et elle accentue le drame qui les entraîne à cette violence. Ces parents éprouvent le besoin compulsif d’utiliser l’enfant comme soupape, précisément parce qu’ils ne peuvent pas comprendre leur propre drame.
Il devrait aller de soi qu’on leur retire la garde et la responsabilité légale de leurs enfants en leur offrant la possibilité d’un traitement psychothérapique.

Documentation sur la maltraitance en Suisse :
-D’après la mère, jusqu’à l’âge de l’entrée à l’école, on peut battre les enfants car jusqu’à cet âge là, psychologiquement, cela ne leur fait aucun mal.
-Les parents pensent que leur fille doit être traitée durement parce que la vie est dure et qu’un enfant doit sentir cette dureté très tôt si l’on ne veut pas qu’il devienne trop mou.
-On met parfois de l’alcool dans le biberon des tout petits. Les enfants dorment mieux et ne gênent pas les voisins en pleurant
Conclusion

La destructivité apparaît à Alice Miller comme la décharge de la haine accumulée et refoulée dans l’enfance et comme son transfert à d’autres objets ou au soi. Les 3 sujets en questions (Hitler, Christiane et un tueur d’enfants) ont été maltraités et profondément humiliés dans leur enfance, et ce de façon continue. Ils ont vécu dès leur plus jeune âge dans un climat de cruauté et ils y ont grandi. Chez ces 3 personnages, il y avait le même besoin de communiquer au monde l’expérience de la souffrance endurée, de s’exprimer. Les 3 ont d’ailleurs un certain don de l’expression verbale.

On parvient mieux à comprendre ces groupes (toxicomanes, délinquants, suicidaires, terroristes et même un certain type d’hommes politiques), si l’on essaie de retracer l’histoire d’un cas individuel depuis le drame caché de son enfance. Toutes les mises en scènes de ces êtres hurlent en fait, avec des variantes diverses, leur besoin de compréhension.
Tant que l’opinion publique ne veut pas comprendre que d’innombrables meurtres psychiques sont perpétrés tous les jours sur des enfants, et que la société doit en subir les conséquences nous allons à tâtons dans un labyrinthe obscur, malgré toutes les bonnes intentions des plans de désarmement.
L’optimisme d’Alice Miller repose sur l’espoir que l’opinion publique n’acceptera plus que soient dissimulés les mauvais traitements au service de l’éducation, dès lors qu’elle aura compris que cette éducation n’est pas fondamentalement conçue pour le bien de l’enfant mais pour satisfaire les besoins de puissance et de vengeance de ses éducateurs et que non seulement l’enfant maltraité mais, en dernier ressort, nous tous pouvons en être victimes.
Le drame est que l’effet de mauvais traitements se répercute sur de nouvelles victimes innocentes, même si la mémoire n’en est pas restée dans la conscience de la victime elle-même.
Le véritable pardon ne passe pas à côté de la colère, mais il passe par elle. C’est seulement à partir du moment où j’ai pu me révolter contre l’injustice qui m’a été faite, lorsque j’ai identifié la persécution en tant que telle et pu haïr mon bourreau, que la voie du pardon m’est ouverte.
Les souffrances se changeront en deuil et en douleur de savoir que les choses aient dû être ainsi, et dans cette douleur, elles feront même place à une véritable compréhension de l’individu devenu adulte qui voit ce qu’a été l’enfance de ses parents et libéré de sa propre haine, peut enfin éprouver une véritable sympathie.
L’aptitude au deuil est le contraire des sentiments de culpabilité ; le deuil est la douleur de savoir que les choses se sont passées comme elles se sont passées et que rien ne peut modifier le passé. Cette douleur, on peut la partager avec les enfants sans avoir besoin d’avoir honte tandis que les sentiments de culpabilité, on essaie de les refouler ou de les faire supporter aux enfants, ou encore les 2 à la fois.
Les parents qui aiment leurs enfants devraient avoir plus que personne la curiosité de savoir ce qu’ils font inconsciemment à leurs enfants. S’ils ne veulent rien en savoir tout en se réclamant de leur amour, c’est qu’ils n’ont pas véritablement le souci de la vie de leurs enfants, mais celui d’une sorte de comptabilité dans leur propre culpabilité.
La pédagogie noire s’insinue quand même dans les principaux domaines de notre existence. C’est précisément son omniprésence qui la rend si difficile à cerner.
La douleur et la colère passent manifestement très vite si on les laisse s’exprimer.

En guise de conseil, l’auteur, en s’appuyant sur son expérience d’analyste, s’attarde sur l’importance de laisser libre cours à des sentiments tels que la colère, la douleur, ou la tristesse, qui ne sont pas préjudiciables en eux-mêmes. C’est lorsque l’enfant perçoit des émotions qu’il ne doit pas les ressentir, les exprimer, qu’il se voit dans l’obligation de les refouler pour correspondre à l’attente consciente ou inconsciente de ses parents. C’est l’effet pygmalion : je suis ce que tu veux que je sois. C’est refoulées que ces émotions seront destructrices. Une émotion acceptée, exprimée disparaît d’elle même pour laisser la place à une autre.
Ainsi, pour parvenir à se défaire des carcans de notre éducation, Alice Miller propose d’accepter d’apprendre en observant les enfants, parce qu’ils agissent selon les véritables lois de la vie affective, et peuvent nous l’enseigner.

3 réflexions sur “C’est pour ton bien, racines de la violence dans l’éducation de l’enfant – Alice Miller

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