Les lois naturelles de l’enfant – Céline Alvarez

Editeur : Les Arenes
Date de publication : 2016
Collection : Education
Auteur : Céline Alvarez 

 

Céline Alvarez est linguiste de formation, passionnée par les sciences cognitives. En 2009, elle passe le concours de professeur des écoles en candidate libre.

En 2011, elle obtient une carte blanche pédagogique auprès du Cabinet du ministre. Pendant trois ans, elle mène une expérimentation à l’école maternelle de Gennevilliers, s’appuyant sur les travaux de Maria Montessori, les sciences cognitives et la linguistique. L’école maternelle est en ZEP (Zone d’éducation prioritaire). Les résultats des enfants sont remarquables. La pédagogie mise en place s’appuie notamment davantage sur la coopération que la compétition

Depuis 2014, Céline Alvarez partage son expérience à l’aide de son ouvrage, de conférences, de vidéos pédagogiques et de son site internet 

celine alvarez portrait

Elle est lauréate du Prix psychologies Fnac 2017 pour cet ouvrage paru en 2016.

 

Et si nous repensions l’école à partir des lois naturelles de l’apprentissage ?

«Chaque année, 4 écoliers sur 10, soit environ 300 000 élèves, sortent du CM2 avec de graves lacunes : près de 200 000 d’entre eux ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul ; plus de 100 000 n’ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines. […] Leurs lacunes empêcheront ces élèves de poursuivre une scolarité normale au collège

Cette proportion a été confirmée dans le rapport de 2012. Ainsi, chaque année, 40% de nos enfants entrent au collège avec de très grandes fragilités.

Ce chiffre surprenant dénonce principalement, à mon sens, le fait que notre système éducatif ne prend pas en compte les mécanismes naturels de l’apprentissage humain.

Tant que nous imposerons à nos enfants un système d’apprentissage qui ne considère pas les leviers naturels de leur esprit, nous les placerons dans des situations qui génèrent une grande souffrance. Les enseignants continueront eux aussi à travailler dans des conditions extrêmement difficiles : ils devront sans arrêt pousser les enfants démotivés et finir leurs journées éreintés.

Les belles valeurs – liberté, égalité, fraternité – sur lesquelles notre système éducatif a été érigé n’arrivent que difficilement à pénétrer l’esprit de nos enfants.

Nous voulons qu’ils comprennent dès la maternelle nos propres volontés, et en évaluant leur capacité à y répondre. Nous les rendons dociles et soumis, et nous voudrions qu’ils se sentent libres ? Nous voulons qu’ils adhérent à l’idée d’égalité mais nous leur imposons un des systèmes éducatifs les plus négatifs au monde, où les différences de niveau s’installent rapidement entre enfants : l’étude internationale Pisa, mesurant tous les 3 ans les performances des différents systèmes éducatifs de l’OCDE, indique en effet en 2012 que «la France bat des recors d’injustice. Que son école, prétendument pour tous, est d’abord faite pour une élite, mais se révèle incapable de faire réussir les moins privilégiés. Elle en est même de moins en moins capable.», lit-on dans Le Monde le 3 décembre 2013.

Enfin, comment pouvons -nous décemment prétendre semer dans le cœur de nos enfants un sentiment de fraternité, lorsque nous nous entêtons à vouloir séparer les uns des autres ? Dès la maternelle, nous les isolons traditionnellement par année de naissance, comme nous classerions des objets par année de fabrication ; en les privant d’une vie sociale variée, où chacun profiterait de l’émulation positive et coopérative générée par la présence d’enfants plus jeunes et plus âgés ? Quelle place pour la fraternité lorsque, à l’inverse, classés par âge, les enfants se laissent beaucoup plus facilement aller à la comparaison et à la compétition ? Nous leur offrons des conditions qui participent à l’accroissement des incompréhensions et de l’indivualisme, et nous voudrions qu’ils soient pleins de sentiments fraternels ?

Nous ne pourrons pas résoudre efficacement les difficultés de l’école – même avec de nouveaux programmes ou de jolies tablettes – sans nous attaquer directement à la cause qui les génère : notre système impose ses propres lois en piétinant celles de l’enfant. Et, en opérant de manière si brutale, l’école crée elle même les difficultés qu’elle tente ensuite de corriger par des réformes.

Sortons de cet ancien monde qui a pris pour habitude de soumettre les lois de la vie à sa propre volonté, à ses idées ou à ses croyances. Entrons à l’inverse dans une démarche de connaissance et de co-opération avec les lois naturelles, faisons le choix de l’humilité, revoyons nos habitudes et construisons le monde de demain : des merveilles insoupçonnées nous attendent.

 

  1. L’intelligence plastique de l’être humain

Le jeune être humain a besoin, pour devenir le meilleur de lui-même, d’un environnement aimant, vivant, riche, ordonné, favorisant l’exploration et l’activité spontanée, la rencontre avec les autres, les interactions bienveillantes, calmes, l’entraide, l’empathie et la générosité. Porter notre attention sur de tels facteurs environnementaux ne devrait plus être une option.

La visionnaire Maria Montessori avait perçu cette clé environnementale avant tout le monde. Elle savait que l’élément fondamental sur lequel l’adulte devait concentrer toute son attention pour le bon développement de l’enfant était son environnement : elle avait perçu l’importance de le préparer amoureusement, et avec une conscience pleine et savante.

Elle avait ainsi ni plus ni moins pressenti l’importance de l’épigénétique dans le domaine de l’éducation : l’environnement de l’enfant doit être pensé en terme d’écosystème favorable à l’épanouissement de son intelligence. Et c’est tout l’objet de ce livre : mettre en lumière les invariants environnementaux et pédagogiques qui lui sont bénéfiques.

  1. La plasticité cérébrale

A la naissance, l’être humain n’a accès ni à la parole ni à la raison. Il naît en quelques sorte prématuré, projeté dans le monde sans même avoir terminé sa formation cérébrale. Le développement de ses potentiels innés sera alors conditionné – sans l’ombre d’un filtre, par la qualité de son environnement.

Aussi câblés et prédisposés soyons nous, la formation de notre intelligence est totalement conditionnée par notre environnement. Et face à cette vérité, nous sommes tous égaux. Personne n’échappe au pouvoir créateur de l’environnement. C’est aussi simple, enthousiasmant et dramatique que cela : pour l’être humain qui vient de naître, tout est possible – le meilleur, comme le pire. Cette immaturité cérébrale traduit donc à la fois une extraordinaire opportunité et une extraordinaire vulnérabilité.

C’est, dans le domaine de l’éducation, une information capitale : pour la formation de l’intelligence humaine, la fatalité génétique n’existe pas. Ce qui créé les inégalités entre les êtres, ce ne sont pas les gênes, mais le milieu.

De la naissance à 5 ans, 700 à 1000 nouvelles connexions se créent chaque seconde. Chaque image, chaque interaction , chaque événement – aussi quotidien soit-il – se fixe dans les fibres du cerveau de l’enfant en connectant des neurones. Le cerveau se structure directement avec ces expériences dans le monde. Ainsi, lors de cette période de grande impressionnabilité cérébrale, l’enfant recueille un nombre extraordinaire d’informations et pose les premières pierres du temps de son intelligence. Tout comme le maçon commence par construire les fondations pour bâtir une maison, le cerveau humain commence par créer des milliers de connexions pour se structurer.

Lorsque l’enfant touche, attrape, nous appelle, nous étudie, observe le monde avec intensité, son cerveau se construit ; et il est essentiel que nous, adultes, n’entravions pas systématiquement ce besoin constructeur en le réfrénant pour notre confort ou pour sa sécurité («ne touche pas à ça», «reste là», «assieds-toi», «attends-moi», «tais-toi», etc). Lorsque nous faisons cela, ce n’est pas l’enfant que nous contraignons, mais son intelligence en train de se construire. Permettons-lui d’explorer, de se mettre en lien avec le monde et d’autres être humains, et de réaliser des milliards de connexions.

Lors de cette période de forte plasticité cérébrale, il suffit à l’enfant de vivre et d’explorer librement le monde pour apprendre à une vitesse extraordinaire. Le jeune enfant ne peut donc pas ne pas apprendre. Apprendre, pour lui, c’est comme respirer. Il le fait, sans s’en rendre compte, en créant 700 à 1000 connexions par seconde.

Le cerveau de l’enfant réalise une quantité époustouflante de connexions neuronales pour élaborer les fondations de son intelligence. Il ne conserve pas pour autant toutes ses connexions synaptiques : les connexions les moins utilisées, celles qui codent les expériences les moins répétées, vont progressivement s’affaiblir et être éliminées. A l’inverse, toutes les connexions les plus souvent utilisées, et qui codent les expériences les plus régulièrement vécues par l’enfant, vont se renforcer. On appelle cela l’élagage synaptique. Cet élagage continu nous dote d’une grande capacité d’adaptation et de spécialisation au milieu au sein duquel nous évoluons.

Notre architecture cérébrale est toujours influencée par nos expériences répétées ; néanmoins, chez l’enfant, elles n’influencent pas seulement son architecture cérébrale : elle la modèlent directement. Mais retenons bien ceci : dans ses coupes synaptiques, le cerveau ne regarde pas la qualité de ce qu’il supprime ou de ce qu’il conserve, il se contente simplement de renforcer les expériences les plus fréquentes et d’éliminer les autres. Nous devons bien entendre et comprendre cela : la plasticité cérébrale de l’enfant n’est pas dotée de sens critique. Elle épouse l’environnement tel qu’il s’offre à elle, sans aucun jugement.

Vivre près d’un enfant, c’est participer à sa spécialisation cérébrale
Que l’on soit parent, enseignant, assistante maternelle, ATSEM, frère, sœur, oncle ou cousin, vivre régulièrement auprès d’un jeune enfant, c’est participer directement à sa spécialisation cérébrale : ce que nous sommes au quotidien, nos façons de parler, de réagir, ce que nous faisons avec lui ou devant lui vont littéralement participer au câblage de son cerveau.

Une grande exigence envers l’enfant implique donc avant tout une grande exigence envers soi-même.

Notre comportement, notre langage, nos réactions doivent être exemplaires.

Gardons en mémoire qu’inciter les enfants à développer un langage oral riche, structuré et précis favorise un bon développement cognitif.

Veillons également à nos comportements. Puisque nous cherchions à créer une ambiance calme et apaisée, nous nous déplacions avec calme et nous parlions à voix basse. Même lorsque des enfants parlaient vraiment fort à l’autre bout de la classe, nous ne leur criions pas de là où nous étions : «Mais arrête de crier, tu déranges tout le monde !» car dans ce cas, nous leur aurions à la fois appris à crier tout en ayant nous-même augmenté le désordre dans la classe. Au contraire, nous nous approchions calmement de l’enfant, sans précipitation, et nous lui rappelions avec une voix posée et apaisante qu’il devait parler un peu moins fort.

Dans la classe de Gennevilliers, nous avons créé des conditions environnementales favorables qui étaient en mesure de nourrir positivement et richement l’intelligence encore très immature des enfants : le langage, nos comportements, nos gestes, nos façons de réagir et la connaissance offerte par toutes les activités proposées se sont diffusées de manière extrêmement puissante et efficace entre les enfants.

Lorsque les conditions ne sont pas réunies à la maison, l’école maternelle peut jouer un rôle extrêmement positif : les enfants y passent plus de 6h par jour ! L’école est donc, autant que la famille, un lieu de spécialisation, qui, en offrant des conditions suffisamment riches, peut atténuer de manière non négligeable les différences entre les milieux sociaux. Nous pouvons le faire. C’est à notre portée. Nous devons influencer positivement le développement de l’enfant en agissant directement, non pas sur l’enfant, mais sur son environnement. Et il est essentiel de le faire précocement : c’est en effet lors des premières années de vie que l’intelligence humaine pose ses fondations. Et, solides ou non, c’est sur ces fondations que l’être humain devra ériger son intelligence future.

La période critique des 2 premières années
Après avoir recueilli une très grande quantité d’impressions du monde, le cerveau humain fait le ménage : n’oublions pas en effet que grandir, c’est passer d’un million de milliards de connexions synaptiques à 300 000 milliards. Grandir, c’est donc perdre les 2/3 de ses possibilités et renforcer le tiers le plus utilisé. Grandir, c’est se spécialiser. L’adulte n’est pas moins intelligent, il est spécialisé : spécialisé dans sa langue, dans sa culture, dans sa pensée, dans ses comportements sociaux. Cela peut sembler surprenant et très précoce, il n’en reste pas moins que, lorsque le jeune être humain fête ses 2 ans, son cerveau a déjà eu le temps non seulement d’emmagasiner une quantité extraordinaire d’expériences, mais également de sélectionner les plus fréquentes. Les experts parlent d’une période critique après laquelle certaines grandes fondations sont établies et deviennent ensuite de plus en plus difficiles à remodeler.

Comme le précise The center on the developing child de Harvard, «il est plus facile et moins coûteux de former des circuits cérébraux solides lors des premières années que de le faire ou de «réparer» plus tard». Pour établir une architecture cérébrale aux fondations solides, le plus tôt est le mieux. Il est donc primordial d’apporter une attention particulière à cette période, c’est-à-dire avant que l’enfant ne soit pas trop spécialisé.

Pour offrir un environnement adapté à l’enfant de moins de 2 ans, inutile d’imaginer des expériences et des pédagogies nouvelles. La nature a déjà la sienne et il nous suffit simplement de la respecter : le bébé n’a besoin de rien d’autre que de la présence d’êtres qui l’aiment, à commencer par ses parents et sa famille, d’interactions bienveillantes, de soutien, de protection et d’encouragements. Le bébé a avant tout besoin de lien humain. Et il va le rechercher comme un voyageur égaré cherche une oasis dans un désert.

L’enfant apprend simplement en vivant
A chaque fois que l’enfant observe ou explore attentivement, son cerveau se réorganise, des connexions cérébrales se créent et d’autres s’éliminent : les connaissances précédemment acquises par ses expériences sont actualisées à la lumière de ses nouvelles découvertes. L’enfant n’a pas besoin d’explications formelles et magistrales. Il a besoin de vivre et de se confronter à la suite continuelle de chocs qui lui offrira son expérience dans le monde.

  1. Les lois naturelles d’apprentissage

Les neurosciences nous permettent aujourd’hui de comprendre de mieux en mieux comment le cerveau humain est capable d’apprendre si jeune et si vite des éléments aussi complexes. Grâce aux expériences actives répétées de l’enfant, l’intelligence plastique accumule et encore un grand nombre d’informations. A partir de toutes ces données, elle peut dégager des probabilités. Ce qui, de manière tout à fait inconsciente, permet à l’enfant d’être rapidement capable de prédire la probabilité qu’un événement – social, linguistique ou physique – se produise ou non.

On appelle la «curiosité» cet élan puissant qui pousse l’enfant à ajuster le décalage entre ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas. Cette aptitude est donc loin d’être un vilain défaut… il semblerait même qu’elle soit un élément constitutif de notre mécanisme d’apprentissage. Animé par sa curiosité et son envie de comprendre, l’enfant n’hésite absolument pas à se mettre en danger ou à braver les interdictions. Ajuster son modèle interne et s’approcher de la vérité du monde extérieur est sa priorité : il doit comprendre et se perfectionner.

Lorsque l’enfant reproduit un événement nouveau pour le comprendre, son cerveau se réorganise pour ajuster ses connaissances et ses probabilités. Ainsi, pendant qu’il réalise toutes sortes d’expériences vivantes, réelles et dynamiques, ses connexions neuronales se réorganisent à très grande vitesse pour s’approcher au maximum de la vérité du monde extérieur.

Alison Gopnik, spécialiste internationale de l’apprentissage chez les bébés, écrit : «Ce que les enfants savent est toujours potentiellement prêt à être remis en question

Simplement en vivant et en se confrontant au monde, les enfants apprennent et précisent leurs connaissances à une vitesse remarquable.

L’enfant n’apprendra jamais aussi solidement que par les explorations spontanées qui le motivent. Les neuroscientifiques sont très clairs la dessus : plus il y a de curiosité, plus la mémoire est active, et plus les performances d’apprentissage augmentent.

La première loi : pour apprendre, nous devons être actifs, engagés, et nous devons percevoir immédiatement notre erreur pour ajuster nos connaissances. Il est à ce propos très intéressant de noter que les activités dans lesquelles s’engagent spontanément les enfants fournissent un contrôle de l’erreur immédiat : l’enfant réajuste seul ses prédictions sans être dépendant de l’adulte. L’apprentissage est alors extrêmement rapide.

Confucius écrivait : «L’expérience est une bougie qui n’éclaire que celui la porte.»

Le chercheur Richard Meyer a recensé une dizaine d’études indiquant que les enfants invités à découvrir seuls les règles qui gouvernent un domaine – comme la programmation informatique, le principe alphabétique ou les mathématiques – éprouvent de grandes difficultés à le faire, et apprennent de manière nettement moins efficace. Ces études ont été menées sur plusieurs décennies, et offrent donc un recul très intéressant. Si l’être humain est câblé pour apprendre par sa propre activité, il n’est pas pour autant prédisposé à apprendre seul, sans aucune aide. C’est là tout le paradoxe : le jeune être humain doit apprendre par lui-même, mais avec l’aide de l’autre.

L’indispensable guidance de l’autre
Les sciences du développement humain mettent aujourd’hui en lumière cet indispensable biais social de l’apprentissage : l’enfant possède un logiciel d’apprentissage extrêmement performant, mais il a besoin de l’autre pour le faire fonctionner, il a besoin de la guidance d’un autre plus avancé que lui, qui puisse lui indiquer les éléments importants à observer et à prendre en compte pour évaluer.

Les jeunes enfants ne retiennent pas les mots nouveaux qu’ils entendent si un adulte ne pointe pas du doigt l’objet ou n’attire pas l’attention de l’enfant au moment où le mot est prononcé.

C’est malheureusement le cas avec les dessins animés – même certifiés éducatifs – pour les bébés. A moins qu’ils ne vendent un adulte réel avec le dessin animé, ce dont je doute, leur efficacité est nulle, ou très insignifiante : si le jeune enfant est seul face à l’écran, il ne retient que très peu d’éléments, voire aucun.

Privé de la posture pédagogique naturelle, du pointage, de l’attention partagée avec l’adulte, le mécanisme d’apprentissage de l’enfant, aussi sophistiqué soit-il, n’est tout simplement pas capable de «faire quelque chose» des informations sensorielles qu’il reçoit.

L’étayage social, nécessaire et non négligeable pour l’apprentissage, est réellement efficace lorsque l’interaction entre l’adulte et l’enfant est individualisée. Face à plusieurs jeunes enfants, il devient difficile pour l’adulte de se connecter par le regard et d’apporter un étayage approprié pour chaque enfant. Il est relativement temps de revoir notre copie éducative, et d’apporter à l’intelligence humaine en plein développement ce qu’elle demande pour s’épanouir : une guidance nettement plus humanisée. Nous sommes des être sociaux, notre apprentissage est donc avant tout social. Il n’y a plus aucun doute sur ce point. Aussi puissamment équipé soit le jeune enfant dans ses premières années de vie pour apprendre, sa capacité d’apprentissage est totalement conditionnée par la qualité de l’éclairage que nous lui apportons pendant qu’il réalise ses expériences actives dans le monde.

Les écrans n’ont que peu d’effet sur les apprentissages de nos jeunes enfants. Ils présentent par ailleurs deux inconvénients, qui sont à mon sens des problème se santé publique majeurs :

  • premièrement, ils privent nos enfants des interactions humaines dont ils ont besoin pour apprendre ; tout ce temps passé derrière un écran est du temps perdu pour apprendre réellement quelque chose par le biais enthousiaste du lien humain

  • ensuite, ils détraquent complètement le système attentionnel de nos enfants. Nous les voyons les yeux écarquillés, totalement hypnotisés, et nous pensons que cela canalise et entraîne leur attention. C’est totalement faux. Leurs yeux grands ouverts indiquent qu’ils sont passés sur un mode attentionnel, non pas d’apprentissage, mais d’alerte. Leur cerveau est comme surpris par le débit inhabituel d’images et active un mode d’attention qui prépare l’être humain à l’attaque ou à la défense. Ce système attentionnel d’alerte, qui n’est dans la réalité pas censé durer plus de quelques secondes, épuise pendant de longues minutes le système nerveux des enfants, qui ont beaucoup de mal par la suite à focaliser leur attention au moment où nous cherchons à leur enseigner quelque chose d’important… Or, si les enfants sont incapables d’être attentifs à notre posture pédagogique, cela devient très problématique : nous savons que la capacité du bébé et du jeune enfant à joindre son attention à celle de l’adulte prédit la qualité de son développement langagier et de ses compétences sociales futures.

«Ce qu’il y a de bien quand on sait ce que dit vraiment la science, écrit Alison Gopnik, psychologue cognitif spécialiste de l’apprentissage chez les jeunes enfants, c’est qu’on dispose alors d’une sorte de scepticisme protecteur qui devrait rendre très suspecte toute entreprise proposant une formule pour rendre les bébés plus intelligents ou plus savants, de certains jeux pseudo-éducatifs aux cassettes de Mozart en passant par les instituts pour futurs surdoués. Tout ce que nous savons des enfants suggère qu’au mieux, ces interventions artificielles sont inutiles, et qu’au pire, elles distraient des interactions normales entre adultes et enfants.»

Lorsque nous sommes pleinement présents à la relation et disponibles pour l’échange, nous offrons à l’enfant le meilleur support technique et pédagogique qui puisse exister au monde pour épanouir son intelligence : notre étayage bienveillant individualisé. L’adulte joue un rôle si important pour orienter l’attention de l’enfant qu’il est considéré comme un élément clé du système d’apprentissage. Et je trouve particulièrement intéressant de relever le terme utilisé par les chercheurs qui étudie actuellement cette posture pédagogique que prennent spontanément et mutuellement l’adulte et l’enfant : ce phénomène a été appelé pédagogie naturelle.

Pour l’adulte qui souhaite accompagner efficacement les enfants, il s’agit donc de trouver le bon équilibre : aider, mais pas trop, au risque d’entraver l’enthousiasme de l’enfant. Cette posture ne peut s’apprendre que par tâtonnements, en faisant des erreurs, en s’apercevant que cette fois-ci nous avons trop aidé, mais qu’une autre fois, ce n’était pas suffisant. En avançant ainsi de manière progressive et empirique, nous ajustons nos pratiques à la réalité de l’enfant.

Apprendre, c’est se tromper, prendre conscience de notre prédiction erronée et le transformer. Il n’y a que cette suite de chocs avec la réalité qui nous permette d’évoluer. Un être vivant qui ne se trompe pas n’apprend pas : il stagne au même niveau de connaissances.

L’indispensable mélange des âges
Le mélange d’âge n’est pas bénéfique seulement aux plus jeunes.
Les plus âgés, en enseignant spontanément et naturellement aux autres, réactivent leurs circuits neuronaux, et leurs connaissances se consolident fortement. Les enfants s’aperçoivent rapidement des mots qui leur manquent pour aider les petits, ils doivent apprendre à être clairs, progressifs, flexibles, patients et empathiques. Ce faisant, en plus de préciser et de consolider leurs connaissances, ils développent des compétences cognitives absolument essentielles au plein épanouissement et à la réussite – le contrôle de soi, la mémoire, la planification, la flexibilité cognitive. Et ce n’est pas tout : ils apprennent également à répondre aux besoins des autres avec empathie. Ils font d’ailleurs souvent preuve d’une grande créativité pour aider leurs camarades en difficulté et trouver des solutions adaptées à chacun.

Après avoir vécu cette expérience extraordinaire, j’entrevois pour la suite de mes recherches un environnement où, comme dans la vie réelle, les enfants bénéficieraient des enseignements et des expériences de personnes âgées, ainsi que de la présence de tout jeunes bébés, pour finalement recréer un espace de vie réel, où les être humains, câblés pour vivre ensemble, ne seraient plus séparés mais ré-unis.

Le mélange d’âge ne devrait même pas être une option pédagogique : hors cadre scolaire, nous ne voyons jamais des dizaines d’enfants de moins de 3 ans se tenir par la main pour apprendre gaiement les uns des autres. Non, ils recherchent au contraire la présence d’êtres humains d’âges différents, plus jeunes et plus âgés qu’eux. Imposer aux enfants une vie collective avec des camarades nés la même année représente une diète sociale; cognitive et affective sévère.

L’importance de l’erreur
L’erreur est un passage obligatoire, une itération, une confrontation normale et nécessaire avec la réalité, qui nous permet de réajuster et de préciser nos connaissances et nos prédictions. Les chercheurs sont formels : «Un individu apprend uniquement lorsqu’un événement viole ses prédictions.» L’erreur est donc absolument constitutive de l’apprentissage. Or, bien souvent, elle est perçue comme une faute, et nous cherchons à l’éviter. Cet évitement freine considérablement le processus d’apprentissage. L’erreur est par ailleurs souvent sanctionnée dès l’école maternelle. Peut-être pas par une note, mais par un jugement ou une appréciation. Même une appréciation positive donne à l’erreur un statut qu’elle ne devrait pas avoir. L’erreur devrait être neutre. Il s’agit simplement d’un retour d’information qui indique qu’une prédiction doit être réajustée. L’enfant qui ne fait pas d’erreur n’a pas à être regardé avec plus d’amour et de bienveillance que les autres, il a en revanche sérieusement besoin de passer à autre chose de plus difficile au risque de s’ennuyer fermement et de dépenser son énergie à se comparer aux autres. En sanctionnant l’erreur et en valorisant les enfants qui ne se trompent pas, nous bloquons les processus même d’apprentissage – pour tous.

N’ayant plus peur de se tromper, l’enfant développe une personnalité unique, forte, stable, confiante et créative.

La richesse du monde réel
Il s’agit de proposer à l’enfant un environnement naturel, vivant et dynamique, au sein duquel il puisse vivre avec sa culture, participer aux activités quotidiennes, avoir des échanges et des interactions variées avec des personnes d’âges différents du sien, jouer dehors, observer et étudier la nature qui l’entoure tout en satisfaisant ses passions personnelles et son besoin d’activité physique quotidienne. Cette activité physique n’a même pas besoin d’être préparée par des séquences didactiques : rendons tout simplement aux enfants la possibilité de grimper aux arbres, de monter sur des troncs ou de gravir de petites buttes ou tas de pierres. Il a été montré que les enfants qui peuvent jouer ainsi régulièrement dans la nature présentent des capacités motrices accrues – notamment en équilibre, en coordination et en agilité. Ils savent par ailleurs davantage prendre des risques adaptés à leurs capacités.

Ce que cherchent nos enfants, ce n’est pas une nouvelle méthode pédagogique, mais le monde tel qu’il existe déjà. Ils veulent jouer dans la nature, faire des plantations, s’occuper des animaux, participer à l’entretien de leur environnement.

Je crois sincèrement que la richesse du monde réel et des expériences individuelles ne pourront être remplacées par quelques images, quelques personnes, quelques discours bien pensés ni même d’ailleurs des milliers d’ordinateurs. Le rapport international Pisa de septembre 2015 le confirme : «Les pays ayant consenti d’importants investissements dans les TIC dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences

Renouer avec la nature
Reconnecter les enfants à la richesse du monde réel, c’est également leur permettre de se reconnecter à la nature. Ils passent tant de temps enfermés entre quatre murs, séparés d’une nature abondante, les yeux fixés sur un écran, qu’ils sont aujourd’hui capables d’identifier plus d’un milliers de logos d’entreprises, mais moins de 10 plantes originaires de leurs régions. Reconnectons nos enfants avec une nature à laquelle ils appartiennent et sans laquelle leur survie serait impossible. Il est aujourd’hui indispensable que le jeune humain puisse grandir en comprenant, sensoriellement et intuitivement, les grandes lois de notre planète, pour que, une fois adulte, il sache vivre en utilisant ses ressources naturelles de manières respectueuses et durable.

De nombreuses études indiquent aujourd’hui très clairement que le contact avec la nature calme, galvanise, revivifie les esprits, alcalinise les organismes acidifiés par les stress sociaux ou environnementaux, développe les capacité motrices, cognitives, stabilise l’humeur, régule les émotions négatives et favorise même le développement de la créativité.

L’importance du sommeil
Nous avons vu que, dès les premières années de vie, le cerveau réalise une quantité extraordinaire de connexions à partir des expériences de l’enfant. Nous avons vu également qu’un élagage s’effectuait en parallèle, et que les connexions les plus fréquentes étaient renforcées. C’est cet élagage qui permet à l’être humain d’apprendre et de se spécialiser. La recherche révèle aujourd’hui une information fondamentale : l’essentiel de cette réorganisation cérébrale semble avoir lieu pendant le sommeil. Il a été montré que la densité de connexions chez les enfants augmentaient considérablement pendant la journée, mais qu’après une nuit de sommeil, elle était réduite ; le cerveau se repose.

Le sommeil est un élément pleinement inhérent au mécanisme d’apprentissage.

Le sommeil, ainsi que le temps de sommeil de chaque enfant, doivent impérativement être respectés. Ils correspondent à une phase de maturation cérébrale dont il ne peut pas se passer.

Une hygiène aussi simple que se coucher tôt sans avoir été au préalable exposé à des écrans (qui activent le système nerveux de l’enfant et l’empêchent de s’endormir) peut ainsi permettre aux enfants de surmonter des difficultés d’attention et d’entrée dans les apprentissages.

L’enfant retient ce qui fait sens

Mais attention, même si le sommeil est de qualité, le cerveau filtre ce qu’il consolide : il laisse de côté ce qui ne fait pas sens pour lui.

Il me semble qu’il s’agit là d’une piqûre de rappel essentielle pour nous, adultes : lorsqu’une classe entière d’enfants a de grandes difficultés à retenir ce que nous lui enseignons, il faut peut-être d’abord remettre notre enseignement en question.

Ce n’est pas apprendre qui épuise l’enfant, il est câblé pour cela ; ce qui l’épuise, en revanche, c’est d’effectuer des tâches qui ne sont pas dignes de son intelligence. Que notre école l’entende : le cerveau humain est merveilleux, il cherche le sens, la vie, l’intelligence et la profondeur. Il est câblé pour retenir du beau, du grandiose, du vivant, du dynamique et de l’inspirant. Offrons-le lui.

L’importance du jeu libre
Il est aujourd’hui très clair que le jeu libre entre enfants – se rouler par terre, courir ensemble, chahuter – favorise le bon développement cérébral. Selon le chercheur Pankseep, spécialiste du jeu chez les mammifères, le jeu serait un moyen physiologique favorisant le développement cérébral et l’équilibrage émotionnel des petits. Il semble donc fondamental de proposer un espace où les enfants puissent avoir ces temps de jeux libres lorsqu’ils le souhaitent, sans aucune directive de l’adulte. Bien évidemment, au sein de l’espace d’une classe, il est difficile de satisfaire cette nécessité.

Il est important de composer avec les possibilités et les ressources dont nous disposons, sans se mettre de pression inutile. Il ne s’agit pas d’atteindre un modèle de perfection, mais de tendre vers les conditions adaptées en faisant de notre mieux. Cette intention fait déjà toute la différence pour les enfants.

La toxicité du stress
Le stress est au départ une réaction très saine et très utile de l’organisme, qui a permis à nos lointains ancêtres de survivre : face à un danger imminent, par exemple l’apparition d’un animal féroce, notre cerveau et nos glandes surrénales commandent la sécrétion de cortisol et d’adrénaline, qui accélère notre rythme cardiaque et augmente notre pression artérielle, contracte nos muscles, ralentit notre digestion et accroît le taux de sucre dans notre sang pour nous donner une grande énergie. Cette incroyable mobilisation de tout notre organisme nous permet de fuir ou de passer à l’attaque pour neutraliser l’adversaire.

Mais aujourd’hui, dans la vie quotidienne, les causes de stress ne sont plus des bêtes sauvages, mais plutôt l’environnement urbain, la pression sociale ou encore les difficultés personnelles et professionnelles. Face à ces facteurs, la réaction de fuite ou d’attaque n’est pas tout à fait adaptée… Et, plutôt que de fuir ou d’attaquer, nous utilisons notre capacité à prendre de la distance, nous analysons nos émotions, nous dédramatisons et nous trouvons des solutions. Cette prise de recul fait redescendre le taux des hormones du stress et notre organisme s’apaise.

Nous, adultes, pouvons nous calmer de cette manière car notre cortex préfrontal – situé derrière notre front –, qui abrite nos capacités à analyser, à prendre du recul et à nous contrôler, est mature. En revanche, chez le jeune enfant, ce n’est pas du tout le cas. Ainsi, lorsque celui-ci est soumis à une angoisse, à un stress ou à une émotion négative forte, son cerveau déclenche rapidement la sécrétion d’hormones du stress, mais il ne peut pas prendre de recul, se contrôler, analyser la situation ni la dédramatiser. Contrairement à nous, il est incapable de se calmer seul. Il pourra progressivement le faire à mesure que son cortex préfrontal deviendra mature – mais cette partie de son cerveau n’arrivera à pleine maturité qu’au début de l’âge adulte, aux alentours de 25 ans !

Les jeunes enfants traversent donc ce qu’on appelle des tempêtes émotionnelles. Dans ces situations, les hormones du stress sont sécrétées en continu et sans régulation ; ce stress devient toxique. Le cortisol libéré en grande quantité attaque directement le cerveau de l’enfant en détruisant des neurones au sein de structures cérébrales très importantes. L’hippocampe, zone de la mémoire, est l’une des premières régions affectées : un enfant qui traverse régulièrement ou de manière prolongée des situations stressantes peut ainsi manifester des troubles de la mémoire. Le stress affecte directement les capacités d’apprentissage. Le cortex préfrontal, qui nous permet de raisonner, de prendre du recul, de nous contrôler, de prendre des décisions ou de faire preuve d’empathie, est également l’une des premières régions touchées : le développement de toutes ces capacités essentielles se trouve entravé.

Le stress répété et/ou prolongé de l’enfant altère ainsi gravement son câblage cérébral encore immature. Les dommages générés enclenchent un cercle vicieux : plus un enfant subit de stress, plus la maturation de son cortex préfrontal est ralentie et plus il aura de difficultés à gérer ses épisodes de stress, qui deviendront alors de plus en plus nombreux et de plus en plus difficilement contrôlables. Ainsi, prendre l’habitude de laisser un bébé pleurer lorsqu’il est en proie à des émotions de forte intensité, sous prétexte de lui apprendre à se calmer, est donc une très grande erreur : en agissant de la sorte, nous obtiendrons le contraire.
Le développement de son cortex préfrontal sera freiné ou altéré, et l’enfant aura de plus en plus de mal à réguler seul ses émotions. Une fois adulte, ses aptitudes de régulation émotionnelle et de réaction aux différents stress de la vie risquent d’être moindres. Notons également qu’un enfant laissé régulièrement seul face à ces tempêtes émotionnelles finira certainement par se taire, mais ne croyez pas qu’il s’agisse là d’un signal d’autonomie ; pour préserver sa santé et ne pas se laisser envahir par ce qu’il ressent, il se coupera instinctivement de ses émotions et aura probablement de grandes difficultés à y avoir accès à l’âge adulte.

Crier ou se disputer régulièrement devant lui est, par exemple, source d’un stress chronique dont les conséquences sur son cerveau sont considérables : la recherche montre qu’il s’imprègne d’hormones de stress comme s’il était lui-même en situation de conflit. Tant à l’école qu’à la maison, il est important de protéger l’enfant de ce stress toxique, en apprenant soi-même – même dans les cas les plus difficiles – à réguler nos propres émotions. Ne pas soumettre l’enfant à des jugements ou à des paroles humiliantes est tout aussi essentiel : la violence verbale, les insultes, les humiliations génèrent un stress qui abîme jusqu’aux connexions impliquées dans les réseaux du langage. Les paroles blessent donc littéralement l’enfant. Quand aux systèmes d’évaluation scolaire traditionnels, contrôles et notations, ils sont aussi d’importants facteurs de stress auxquels les enfants sont continuellement exposés. Il s’agirait dont de leur éviter ces situations verticales stressantes et normatives.

Il est en parallèle fondamental d’aider l’enfant à gérer progressivement lui-même ses émotions de forte intensité ainsi que son stress. Comment ? La première chose à faire semble évident et pourtant, on ne la rappellera jamais assez : lorsqu’un enfant est submergé par une émotion qui le dépasse – colère, douleur, tristesse, anxiété, etc. – , il est important de commencer par le rassurer par notre présence aimante et de le consoler. Lorsque nous le prenons tout simplement dans nos bras, son cerveau sécrète une molécule extraordinaire, l’ocytocine – également appelée «molécule de l’amour» – , qui a l’immense avantage de stopper la sécrétion de cortisol. Ainsi l’ocytocine déclenchée par notre bienveillance interrompt le cercle vicieux du stress et déclenche un véritable cercle vertueux, en entraînant la sécrétion d’endorphines, de sérotonine et de dopamine. Ces molécules génèrent bien-être, calme, plaisir, enthousiasme, élan et sérénité. C’est aussi simple que cela : l’amour protège et galvanise nos structures cérébrales les plus fondamentales et les plus intimes.

Une fois les émotions désagréables dissipées par l’affection, il est fondamental d’aider l’enfant à nommer ce qu’il ressent afin qu’il puisse s’apaiser encore davantage. Les neurosciences nous indiquent que nommer une émotion permet de calmer le cerveau en état d’alerte, et l’enfant retrouve progressivement son calme. En aidant ensuite l’enfant à analyser la situation et à prendre du recul, nous aidons son cortex préfrontal à se développer plus rapidement. Nous lui servons en quelque sorte de «cortex préfrontal extérieur» et de cette manière, nous protégeons le sien et participons à sa maturation. Progressivement, l’enfant sera de plus en plus à même de se calmer seul et aura de moins en moins besoin de notre aide. La recherche montre en effet qu’apporter un tel étayage à l’enfant favorise le développement de ses capacités d’autorégulation et le développement des circuits préfrontaux.

Le cerveau immature de l’enfant est donc totalement dépendant du cerveau des adultes qui l’entourent. Cela semble paradoxal, mais il s’agit pourtant d’une vérité fondamentale : nous ne pouvons pas grandir de façon fonctionnelle et être autonome sans l’aide de l’autre. L’autonomie, stable, épanouie, équilibrée et solide est celle qui a pu se construire avec l’amour, la patience et la présence de l’autre.

La recherche indique qu’une connexion quotidienne avec la nature permet de diminuer le stress des enfants, ce qui, par voie de conséquence, augmente considérablement leur mémoire, leur attention, et même leur stabilité émotionnelle. Les enfants pouvant bénéficier régulièrement de ce contact ont ainsi des interactions sociales plus apaisées avec les autres enfants.

La bienveillance
Notre bienveillance génère chez l’enfant un développement de ses capacités morales et empathiques. Elle déclenche également la sécrétion d’ocytocine dans son cerveau. L’ocytocine favorise l’empathie, l’attachement, le lien et la confiance. Comme l’explique le Dr Catherine Gueguen, la sécrétion d’ocytocine enclenche par ailleurs la libération d’une cascade de molécules bienfaisantes : dopamine, sérotonine et endorphines. La dopamine génère élan, motivation, enthousiasme, plaisir, créativité ; la sécrétion stabilise l’humeur, et les endorphines suscitent un grand sentiment de bien être.

La bienveillance n’est donc pas une option pédagogique. Il s’agit d’un véritable catalyseur d’épanouissement.

  1. L’esquisse de Gennevilliers

La liberté du corps est fondamentale : la recherche montre que nos cerveaux apprennent et se développent mieux lorsque le corps n’est pas figé.

Une fin de journée type
La journée de classe se terminait en général par un moment de regroupement, lors duquel nous chantions, faisions de la relaxation ainsi que des exercices de méditation où les enfants apprenaient à être présents et à écouter. Les neurosciences indiquent aujourd’hui clairement à quel point ce genre de pratique permet de développer calme, confiance, sérénité, empathie, et, par voie de conséquence, altruisme et compassion. Alors, ne nous en privons pas.

Un lien social solide
L’individualité respectée s’ouvre ensuite généreusement à l’autre et l’accueille pleinement puisqu’il n’y a plus besoin de s’en démarquer pour exister. Les enfants vivent ensuite la journée tous ensemble. Les relations interpersonnelles sont extrêmement solides et colorées, chacun ayant la possibilité de développer pleinement sa propre identité.

Donc, pour répondre à la question : «Est-ce qu’un enseignement individualisé freine les échanges collectifs ?», je réponds sans l’ombre d’un doute : Non. Seule la mise en lien avec l’environnement est individuelle. La vie quotidienne est éminemment collective. Et, par ailleurs, l’accompagnement individualisé des enfants permet la véritable rencontre humaine là ou l’enseignement collectif, à l’inverse, le contraint.

La posture de l’adulte
Au sein d’un tel environnement, le rôle de l’adulte se transforme. Sa tâche principale n’est plus de «tenir» tout un groupe d’enfants, mais de créer les conditions propices à l’apprentissage et à l’épanouissement individuel et collectif.

Il prépare et sélectionne les activités qui lui semblent nourrissantes et pertinentes. Il s’assure que l’environnement de l’enfant soit ordonné et propre. Il individualise totalement son étayage afin de proposer à chaque enfant le bon niveau de difficulté qui doit être suffisamment stimulant pour l’enfant sans jamais être décourageant.

Les sciences cognitives nous indiquent en effet aujourd’hui que les enfants apprennent lorsqu’ils sont confrontés à une difficulté suffisamment importante pour être motivante, mais pas trop importante pour ne pas être décourageante. Et, soit dit en passant, la plupart des enfants font exactement cela de manière naturelle : ils se dirigent vers les activités toujours proches de leur zone proximale de développement et ne vont que très rarement au-delà.

Cette individualisation permet également à l’adulte de s’adapter aux centres d’intérêt, à la personnalité, aux doutes et aux difficultés de chacun.

L’adulte devient un facilitateur, un guide bienveillant, qui prend le temps de se mettre au niveau de l’enfant pour lui parler. Un homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il est à genou pour aider un enfant, écrivait Pythagore. Néanmoins, il n’hésite pas à procurer un cadre strict aux enfants, qui les sécurise et les oriente : il donne ainsi, de manière très claire, les règles de vie collective, et il apprend à arrêter immédiatement tout comportement qui ne serait pas constructif. Une étude menée auprès d’enfants de 2 ans montre que cette association de soutien bienveillant et de fermeté donne les meilleurs résultats éducatifs : elle fournit des repères clairs à l’enfant tout en l’invitant à affirmer sa propre autonomie. Il exprime alors un meilleur équilibre personnel, de bonnes relations avec son entourage et de meilleurs résultats scolaires.

Les premiers gestes de l’autonomie
Le Dr Catherine Gueguen rapporte : «Quand les expériences vécues sont répétées, les connexions ou les circuits cérébraux sont consolidés en cinq ou six moi.» Les maîtres mots sont donc patience et lâcher prise : si l’enfant ne reproduit pas immédiatement ce que vous lui montrez, respirez, c’est tout à fait normal. Les aptitudes que nous souhaitons lui transmettre – telle que ranger délicatement sa chaise ou attendre son tour avant de parler – ne seront pas acquises en une fois, ni en deux, ni en trois : c’est par les expériences et les observations répétées que l’enfant les acquerra. L’enfant aura donc a priori très certainement besoin que ces petites démonstrations lui soient remontrées plusieurs fois. Et ce qui importe, ce n’est pas la durée de la présentation, mais sa fréquence. Rester 2 heures avec l’enfant pour lui montrer la même chose l’épuise et n’engendrera pas de rétention. En revanche, lui montrer fréquemment, sur des temps courts et chaleureux, permet la rétention des gestes – qu’il peut ensuite s’entraîner à reproduire seul sans l’aide de l’adulte. Ainsi, au sein de la classe maternelle de Gennevilliers, nous répétions souvent, très souvent,les présentations pour les jeunes qui le demandaient. Pour certains, une seule présentation suffisait ; pour d’autres, non.

Un espace ordonné
Pour faciliter l’autonomie des enfants, il est important qu’ils puissent s’orienter et se repérer dans l’espace. Ainsi, l’adulte a également pour tâche d’offrir aux enfants un environnement ordonné, qui organise l’espace avec clarté et logique.

Cet ordre favorise également le développement de la pensée logique, de la mémoire, de la planification et de la flexibilité cognitive : les enfants doivent mémoriser les liens entre les objets et les actions à effectuer ; ils planifient leurs actions pour que l’ordre ne soit pas altéré, et, en cas de désordre, ils doivent réorganiser leurs actions pour que «tout rentre dans l’ordre»

Arrêtons de fixer notre attention sur les enfants et leurs résultats. Évaluons plutôt les environnements au sein desquels ils évoluent. Le cadre est-il suffisamment nourrissant pour l’esprit humain en plein développement ? Suscite-t-il enthousiasme, élan, générosité ? Offre-t-il un étayage adapté, favorise-t-il la rencontre humaine, le sens, le repos, la bienveillance ? Donne-t-il accès à la culture humaine d’une manière concrète, globale, attrayante ? Offre-t-il constamment, du matin au soir, un langage précis, clair, raffiné ? Cet environnement est-il au jeune humain ce que la gelée royale est à la larve d’abeille ? Il est fondamental de se poser ces questions. L’extraordinaire plasticité cérébrale du jeune être humain représente à la fois une grande opportunité et une grande vulnérabilité. Son intelligence se forme avec le monde. Chaque expérience compte : positive ou négative. Face à cela, un impératif social émerge : nous, adultes, avons la responsabilité de fournir à l’être humain qui vient de naître les conditions qui lui offrent le meilleur, et qui lui évitent le pire.

Nous ne pouvons pas vraiment «enseigner» l’enfant. Lui seul peut créer et former son intelligence en faisant ses propres expérience. Nous ne pouvons que l’assister dans son travail de création.

 

  1. L’aide didactique

Grâce à son intelligence plastique puissante, le jeune enfant emmagasine une grande quantité d’informations par le canal de ses sens. Il semble donc très intéressant de lui proposer des activités qui lui permettent non seulement de préciser ses capacités de perception sensorielle – afin de mieux voir, mieux sentir, mieux entendre, mieux goûter, mieux percevoir par le toucher –, mais également de nommer tout ce qu’il perçoit : les couleurs et leurs nuances, les différentes dimensions (épais/fin, long/court, petit/grand), les textures (rugueux/lisse, soyeux, doux), les sons (graves/aigu, les notes de musique), les odeurs, ainsi que les différentes saveurs.

«Les barres rouges ont été inventées il y a plus de 150 ans, explique le Dr Montessori lors d’une conférence à Londres en 1946, 100 ans avant que je ne commence mes travaux.» Elle poursuit : «La tour rose était également utilisée en tant que test cognitif 40 ans avant que je ne commence mes expérimentations […]. Je n’ai pas inventé les exercices moi-même, j’ai pris ceux qui existaient déjà et les ai testés sur les jeunes enfants. J’ai découvert qu’ils utilisaient le matériel avec une grande attention sur de longs moments

  1. Affiner ses perceptions sensorielles

Nous savons aujourd’hui que le cerveau ne peut pas traiter 2 informations en même temps. Si plusieurs informations lui parviennent, le cerveau les considère les unes après les autres et le traitement des données s’en trouve ralenti – voire altéré. Cette clarté cognitive du matériel, qui exclut les distractions et les doubles tâches, est une des conditions qui permettent une expérience d’apprentissage optimale. Il est donc essentiel qu’elle guide nos choix de matériels et d’activités.

Nommes ses perceptions avec la leçon en 3 temps
1 – Nommer → nommer soi-même les couleurs en les pointant du doigt, et de les faire répéter à l’enfant. Nous disions rouge en pointant la couleur du doigt et l’enfant répétait rouge.
2 – Montrer → nous demandions à l’enfant «Montre moi le jaune». Il pointait alors le jaune avec son doigt «Oui, c’est le jaune
3 – Identifier → nous demandions à l’enfant en pointant du doigt la tablette de couleur rouge : «Qu’est-ce que c’est ?»

Affiner ses perceptions et redécouvrir le monde
L’important est de choisir un matériel qui vous semble pertinent, clair, et qui retienne l’attention de l’enfant. Vous pouvez vous faire pleinement confiance et effectuer une sélection d’activités librement, en vous laissant toujours guider dans vos choix par la concentration et l’intérêt que l’activité suscitera chez l’enfant.

Ces activités ne sont qu’un complément
Ce matériel vient compléter une vie réelle vivante, riche et variée : marcher dans le sable, sur la moquette, toucher du bois, faire de la peinture, de la poterie, jouer dans l’eau, transporter des morceaux de bois pour aider à faire un feu – et donc comparer les longueurs pour ne prendre que les plus fines et les plus petites par exemple, préparer une salade de fruits et nommer toutes leurs belles couleurs, écouter le chant des oiseaux dans la forêt et essayer de les reconnaître, ramasser des feuilles mortes à l’automne et les observer, sentir la coriandre ou les roses dans le jardin ; vivre, vivre et vivre, en pleine présence à ce monde. Toutes ces expériences sensorielles si simples et si naturelles sont celles qui nourrissent l’intelligence plastique de l’enfant en plein développement, et ce sont elles qui sont irremplaçables. Le matériel n’offre pas le contenu à l’enfant, il offre l’ordre pour ce contenu : il lui permet d’organiser et de nommer certaines impressions que le monde lui a déjà apportées. L’essentiel du raffinement sensoriel de l’enfant a donc lieu en dehors de ces activités didactiques : il s’agit de favoriser la vie, et de proposer, en complément, des activités qui permettent d’ordonner et de s’approprier les informations sensorielles qu’elle offre à l’enfant.

  1. Offrir la culture de manière sensorielle, claire et progressive

Le matériel culturel possède l’immense avantage de respecter le fonctionnement cérébral humain, en ne proposant jamais la double tâche. Ainsi, le cerveau, qui ne sait pas faire 2 choses à la fois, n’a jamais 2 objectifs à réaliser ou 2 éléments à obtenir en même temps. La où le matériel sensoriel n’isolait qu’une qualité à explorer, celui-ci ne propose qu’une connaissance à s’approprier. Lorsqu’elle est acquise, une autre lui est ajoutée avec le matériel suivant.

Géométrie
Autour de nous, tout est géométrique : les bâtiments, la plupart des objets… Que les enfants puissent s’approprier, explorer et nommer toutes les formes qu’ils perçoivent est une nouvelle occasion d’observer le monde avec davantage de précision. Pour montrer aux enfants les formes géométriques planes et solides les plus courantes, nous avons à nouveau procédé d’une manière simple et concrète.

  1. Mathématiques

Saviez-vous que les nouveaux-nés à peine âgés de quelques heures possèdent déjà un sens approximatif du nombre ?

Nous disposons, dès la naissance, de circuits neuronaux spécifiques qui s’activent dès lors que nous percevons une quantité. Ces circuits dotent l’être humain, beaucoup plus tôt que nous aurions pu l’imaginer, c’est-à-dire dès la naissance, de capacités intuitives très sophistiquées, qui préexistent à tout enseignement. L’école n’a dont pas à construire les capacités mathématiques de l’enfant à partir de rien, il possède déjà un sens inné du nombre. Il est fondamental de prendre la mesure d’une telle information : l’enfant qui entre à l’école maternelle à 3 ans est non seulement né avec des connaissances intuitives mathématiques, mais il a déjà eu 3 ans de vie pour les affiner.

Chaque matériel isole une difficulté, propose un seul objectif clair, et ne présente pas de décorations distrayantes. L’attention de l’enfant est totalement focalisée sur la compétence à acquérir, ce qui lui permet d’atteindre rapidement l’objectif.

Soutenir les élans spontanés
Résumons l’impact de cette intuition mathématique précoce sur l’approche pédagogique : la recherche nous indique que c’est par le dénombrement (de plus en plus poussé), par l’association de symboles graphiques (contenant de plus en plus de chiffres) et par la manipulation concrète de quantités (de plus en plus importantes) que les enfants pourront préciser leur sens inné des quantités à construire des bases mathématiques solides. Et ils ne demandent que ça ! Lorsqu’un jeune enfant demande : «Combien ça fait 30, maman ? 100 c’est plus grand que 30 ? Et aussi plus grand que 1000 ?» Il cherche à préciser ses intuitions innées du nombre, il est en quête du nombre, il est en quête de repères. Il nous appartient de les lui donner de façon concrète en lui montrant à quoi peuvent correspondre de telles quantités, en l’invitant à manipuler, à les comparer, et pourquoi pas à les placer sur une frise murale.

Que se passerait-il si nous forcions ainsi un enfant de 12 mois, s’élançant pour marcher et explorer son environnement : «Attends ! D’abord, fais-moi des exercices de pieds «flexes» et tendus, et pas plus de trente cette année. C’est l’année prochaine que tu apprendras à marcher» Sa motricité en serait vivement contrariée. Lorsque la vie s’élance pour conquérir le monde, qui sommes-nous pour la freiner ? De quel droit, au nom de quoi ? Du programme scolaire ? Il est vraiment temps de revoir nos priorités. Car, lorsque nous limitons l’enfant au nom d’un programme préétabli inadapté aux enthousiasmes individuels, ce n’est pas l’enfant que nous limitons, ce n’est pas lui que nous étouffons, mais cette énergie vivante endogène, ce mélange de joie, de fierté, ce sentiment d’invincibilité et de puissance qui porte la formation de son intelligence et les plus grandes innovations de notre société.

Je ne le répéterai jamais assez : nous ne connaissons pas les potentiels humains et nous ne pouvons pas les connaître car nous avons limité leur développement par nos croyances collectives erronées. C’est exactement ce que je souhaitais montrer en menant cette expérimentation au sein d’une zone sensible défavorisée : il est maintenant temps que nous regardions cet être merveilleux qu’est l’enfant avec l’humilité la plus grande. «Je ne sais pas quels sont les secrets que recèle ton être si lumineux, devrions-nous dire à l’enfant, je comprends encore à peine comment tu fonctionnes, mais je sais que ton intelligence est puissante, ordonnée et brillante. Je serai là pour te guider et veiller à ce que – jamais – ce que tu possèdes ne soit piétiné. Je ne sais pas ce que tu détiens, mais je suis là pour t’aider à le révéler

Ce n’est pas du tout nouveau matériel qu’il faut faire entrer en priorité dans les classes, mais de la vie, de l’amour, de la foi, de la liberté et de l’enthousiasme. Sur ce terreau fertile, de nouvelles activités peuvent être introduites tout à fait progressivement. Avant de bouleverser tout le fonctionnement didactique et pédagogique d’une classe, il me semble essentiel et prioritaire que l’adulte s’engage dans une posture favorisant dans sa classe la connexion humaine positive. Il s’agit réellement du pilier fondateur de la réussite de l’expérience de Gennevilliers. Il est fondamental de comprendre que dépenser une fortune pour acquérir ce matériel sans parvenir à constituer et à animer un groupe d’enfants d’âges différents autonomes, collaboratifs et généreux, serait très regrettable.

  1. L’entrée dans la lecture et l’écriture

Lire réorganise notre cerveau
Nous aurons beau croiser un individu dans le métro, si personne ne nous le présente explicitement, nous le saluerons peut-être à chaque rencontre, mais nous seront bien incapable de le nommer : pour associer un nom à une personne, il ne nous suffit pas de la voir, il faut que quelqu’un nous donne son nom. De la même façon, un enfant aura beau voir régulièrement une lettre, il la reconnaîtra certes, mais sera bien incapable de connaître le son qu’elle produit si personne ne le lui dit !

«L’expérimentation pédagogiques dans les classes le confirme : les enfants à qui l’on enseigne explicitement quelles lettres correspondent à quels sons apprennent plus vite à lire et comprennent mieux l’écrit que d’autres enfants à qui on laisse découvrir le principe alphabétique.», écrit Stanislas Dehaene, chercheur en neurosciences cognitives.

Nombreux seront ceux qui écriront également en miroir, et de droite à gauche, sans aucun soucis. C’est normal : pour leur cerveau, il s’agit encore exactement de la même chose.

L’écriture et la confusion en miroir disparaîtront à mesure que les circuits se spécialiseront pour la reconnaissance des lettres. Cette phase doit être accompagnée, mais ne doit pas être préoccupante. Il faut veiller, en revanche, à ce que le phénomène ne persiste pas trop longtemps.

Les grands principes de la lecture
Il se cachent dans leurs petits crânes des mécanismes d’apprentissage d’une puissance et d’une complexité inégalées, qui leur permettent d’embrasser le monde dans toute sa subtilité. Il est fort probable que nous leur compliquions la tâche en cherchant à la facilité.

La démarche utilisée à Gennevilliers
1 – entendre les sonschhhhhhat
2 – donner le code alphabétique → tracer la lettre en la prononçant renforce de manière très nette la mémorisation à la fois du tracé et du son.
3 – la transmission entre enfants → les enfants choisissent une lettre et chacun signe la lettre avec son doigt, tout en prononçant le son qu’elle code.
4 – renforcer la compréhension du code → l’enfant compose lui-même des mots avec des lettres et des digrammes mobiles

Le déclenchement spontané de la lecture
Les premières fois que j’ai observé ce déclenchement spontané de la lecture, ce fut pour moi une immense émotion : lire n’avait aucune raison d’être un passage compliqué et craint pas tous. Ce n’était qu’une conquête de plus, facile, pour l’être surdoué qu’est le jeune être humain. La difficulté venait donc a priori de notre façon de présenter l’apprentissage de la lecture aux enfants, et non de leurs capacités. Je voyais déjà le nombre immense d’enseignants soulagés par cette nouvelle, et je me réjouissais pour la multitude d’enfants qui seraient épargnés par des exercices systématiques, épuisants et inefficaces.

Lire et s’émanciper
La capacité de lire est libératrice, elle donne l’autonomie et la liberté de conquérir seul n’importe quel savoir.
Notre tâche n’est pas d’emmener l’enfant vers ce que nous imaginons qu’il est – ou souhaitons qu’il soit – ni vers ses manques supposés, mais plutôt de lui donner les moyens de rester connecté à ce qu’il est et de satisfaire par lui-même ses élans créateurs. L’amour est l’un de ces moyens, la lecture en est un autre. Nous avons donc une grande responsabilité. Outre notre soutien inconditionnel, bienveillant et porteur, une des tâches essentielles qui nous incombe est de livrer ce code alphabétique libérateur à l’enfant, avec la délicatesse, le sérieux et l’émerveillement avec lesquels nous livrerions un trésor séculaire à des héritiers.

Nous ne disposons sans doute pas de circuits neuronaux spécialisés pour la lecture, mais si la nature est prête à réorganiser notre cortex cérébral pour céder la place d’un réseau aussi important que la reconnaissance des visages et des objets à cet apprentissage, c’est qu’il doit réellement s’agir d’une acquisition fondamentale pour l’épanouissement et l’évolution de l’humanité.

A la maison
La matériel didactique n’a que peu d’intérêt lorsqu’il est présenté à un enfant seul, car c’est toute une communauté d’enfants d’âges différents qui le fait vivre. A la maison, vous aurez tout le matériel et vous aurez certainement dépensé une fortune, mais il manquera l’essentiel, c’est-à-dire tout l’écosystème qui lui donne sa profondeur et son intérêt : des enfants plus jeunes auxquels votre enfant pourrait montrer les activités – consolidant ainsi ses acquis –, ainsi que des enfants plus âgés qu’il pourrait observer avec admiration, auxquels il pourrait demander de l’aide et desquels il pourrait apprendre énormément. Aucun adulte ne peut entrer en compétition avec cet effet social catalyseur. Un seul adulte, même 2, même 3, disposant pourtant de tout le matériel, ne pourraient jamais rendre ce matériel aussi vivant et efficace que la richesse d’un mélange des âges.

 

  1. Soutenir le développement des compétences socles de l’intelligence

  1. Les périodes sensibles

Elles induisent au foisonnement de connexions d’un circuit cérébral particulier. Tous les enfants parlent, touchent à tout, se mettent debout, ou veulent faire des choses seuls, approximativement aux mêmes moments. Pour chacun de ces progrès successifs, le cerveau orchestre, de manière très organisée et universelle, le développement de son précâblage immature. Lorsque l’enfant traverse la période sensible de développement du langage, par exemple, les connexions synaptiques dans les aires du langage sont extraordinairement nombreuses : il est alors fasciné par nos paroles, les mots que nous employons, les chansons que nous lui fredonnons ; il est poussé à recueillir les informations extérieures qui vont nourrir ces circuits en plein épanouissement. Lorsqu’il traverse la période de développement sensoriel, il explore le monde à travers ses sens, il «touche à tout».

Ces périodes sensibles s’ouvrent progressivement et atteignent en quelques mois un pic de plasticité où les connexions d’une région cérébrale sont remarquablement nombreuses : lors de ces moments incandescents de formation, l’apprentissage est rapide, facile, joyeux et solide – si, bien évidemment, l’enfant peut réaliser les expériences spécifiques que son intelligence lui réclame. Puis le nombre de connexions neuronales diminue progressivement, et la période sensible s’éloigne : le même apprentissage demandera ensuite à l’enfant un effort conscient, répété et souvent contraignant puisque les circuits sont beaucoup moins plastiques. Les apprentissages sont donc plus lents, plus coûteux et plus difficiles. Ces périodes constituent par conséquent de véritables fenêtres d’opportunités à connaître et à ne pas manquer. La recherche nous indique que ce qui se construit lors de ces périodes constitue la base sur laquelle les compétences futures de l’enfant seront déployées et raffinées. De la même façon que la qualité des fondations détermine la stabilité d’une maison, ce que l’enfant construit lors de ces fenêtres plastiques porte la qualité des capacités futures.

«Derrière cela, explique Stanislas Dehaene, il y a la découverte que les interventions de l’environnement n’ont pas le même effet sur l’organisme selon le moment auquel elles ont lieu.» Il nous faut donc être alerte et offrir aux enfants les éléments que leur développement exige, au moment où il les exige, ni avant ni après – mais pendant

Reconnaître ces périodes fondatrices
La première chose qui devrait nous alerter sur la présence d’une période sensible est l’intérêt marqué du jeune enfant pour un élément ou une activité, ainsi que sur la rapidité et la facilité d’apprentissage qu’il manifeste.

Deux périodes sensibles de la première année de vie
Lors de sa première année de sa vie, l’enfant traverse 2 grandes périodes de sensibilité au cours desquelles les circuits du langage ainsi que les circuits sensoriels foisonnent de connexions et mûrissent à grande vitesse.

La période sensible du langage est très précoce : elle commence avant la naissance et atteint un pic de plasticité avant même l’âge de 1 an.

La première année de vie, le bébé traverse également une autre grande période sensible, encore plus précoce : celle du développement sensoriel. Très tôt, il explore également avidement et avec une concentration singulière le monde qui l’entoure.

Cette période de construction langagière et sensorielle est fulgurante : dès 10 mois, le nombre de connexions diminue fortement pour atteindre progressivement, à 3 ans, un niveau quasiment équivalent à celui de l’adulte !

A 3 ans, donc, lorsque l’enfant entre à l’école maternelle, il a déjà posé les fondations langagières et sensorielles : il n’est plus dans une phase de création de ces compétences, il entre dans une phase de raffinement de ce qui a été préalablement construit.

Inutile de vouloir imposer notre programme, la nature a déjà le sien : les potentiels humains embryonnaires dont le bébé est dépositaire vont chercher à se construire lors de périodes sensibles déterminées. Tous les enfants du monde vont explorer sensoriellement le monde avec passion et remettre immédiatement à la bouche cet objet que nous lui avons confisqué ; tous vont se mettre debout à peu près au même âge, et tous vont s’élancer pour faire leurs premiers pas aux alentours de 1 an. Tous vont montrer dès la naissance une vive sensibilité à la langue de leur environnement, et vivre une véritable explosion de langage aux alentours de 2 ans.

  1. Favoriser l’autonomie au quotidien

La chercheuse Marty Rossman a étudié le style de vie de 84 enfants de 3 ans, puis les a suivis à l’âge de 10 ans, 16 ans et 25 ans. Les résultats sont étonnants : ceux qui avaient participer aux tâches ménagères dès 3 ans avaient une maîtrise d’eux-mêmes, un sens des responsabilités et une autonomie plus développés à l’âge adulte que ceux qui n’en avaient pas effectué, ou qui n’avaient commencé qu’à l’adolescence. Ils avaient également de meilleures relations avec leur famille et leurs amis, de meilleures performances académiques, et étaient plus indépendants financièrement. La chercheuse en conclue que la participation aux tâches domestiques dès l’âge de 3 ans avait été un critère déterminant – davantage que les scores de QI – pour la réussite à l’âge adulte. Autorisons donc nos enfants de 3 ans, qui ne demandent que ça, à passer le balai !

L’exigence du jeune enfant à vouloir absolument faire par lui-même n’est donc ni un caprice, ni une manie, ni un hasard, ni un trait de caractère : il s’agit d’une manifestation de l’intelligence qui demande à s’exercer. Et lorsqu’elle s’exerce, n’essayez pas de faire à sa place, vous vous exposeriez à une levée de boucliers. L’intelligence en plein développement se défendra de vous avec une force insoupçonnée.

Quand l’intelligence se défend de nous
Lorsque nous manquons de temps et que nous refusons de laisser un jeune enfant boutonner seul sa veste, s’il proteste violemment, ce n’est pas lui qui se dresse face à notre maladresse, c’est toute l’intelligence de l’homme qui gronde car elle trouve une entrave à son développement. Il s’agit d’un indicateur négatif de la présence d’une période sensible. Et, soyons clairs : même si votre enfant vous aime et vous respecte, il se battra de toutes ses forces contre vous pour suivre ses directives biologiques.

Maria Montessori compare ces moments de rébellion intense aux poussées de fièvre alarmantes et caractéristiques des jeunes enfants. «On sait que c’est le propre de l’enfant d’avoir ces élévation impressionnantes de température pour de petites maladies qui laisseraient l’adulte à l’état quasi normal : une espèce de fièvre fantastique qui disparaît aussi facilement qu’elle est venue. Eh bien, il peut, sur le plan psychique, se produire des agitations aussi violentes pour des causes infimes, en rapport avec la sensibilité exceptionnelle de l’enfant

Notre posture
Cette posture représente pour nous un véritable jeu d’équilibriste : il faut pouvoir apporter une aide qui oriente, mais qui n’entrave pas. A mon sens, la qualité de cet étayage réside en 3 points :

  • montrer clairement les gestes clés ;

  • laisser ensuite l’enfant pratiquer et trouver des solutions à son problème ;

  • lui apporter une aide discrète (un indice), avant qu’il se décourage.

Cette posture demande un peu de pratique, mais elle est incontournable. Car, aussi paradoxal que cela puisse sembler, un enfant n’apprend pas à faire seul, tout seul ; l’enfant a besoin de notre aide pour conquérir solidement son indépendance.

Activités pratiques quotidiennes
Nous mettions à leur disposition des objets réels, que nous choisissions cassables : contrairement à un objet en plastique, un objet qui casse offre un retour immédiat pour un geste trop brusque et invite l’enfant à réajuster ses stratégies et à davantage contrôler ses gestes.

Manipuler de vrais objets
Aucun jouet ne saurait égalé l’intérêt des objets réels. Boîtes en plastique, dînette en plastique, aliments en plastique, faux objets, fausses cuisines, faux instruments de musique et autres substituts de notre réalité seront bientôt cassés, égarés et oubliés. Nos enfants s’en lasseront vite et il en faudra d’autres, plus colorés, plus ceci ou plus cela. La spirale infernale s’enclenchera : ce ne sera jamais assez. Et c’est bien normal, leur intelligence ne peut s’exercer avec de tels objets : ils stimulent la réalité sans jamais atteindre l’intérêt d’un objet utilisé par l’adulte, tout en frustrant l’intelligence exécutive en plein développement qui ne peut «faire semblant».

Nous lui disons : «non» et le renvoyons à ces distractions. «Prends tes jouets !» et il se plie de rage, cris, pleure, son intelligence affamée vient d’être frustrée. Nous entrons alors en lutte avec lui, dans un immense malentendu : l’enfant ne veut pas nous embêter ni nous désobéir, il veut se nourrir. Si nous souhaitons qu’il ne manipule pas les objets qui nous sont précieux, pourquoi ne pas lui en offrir d’autres, moins précieux mais tout aussi quotidiens et passionnants ?

Ce que cherche le jeune enfant, ce n’est fondamentalement pas une distraction. Il est câblé pour explorer, comprendre et conquérir le monde. Ne le distrayons pas constamment de cette grande mission qui lui incombe. Et voyez avec quel sérieux il la réalise. Il ne s’agit pas là d’une volonté individuelle, mais d’un élan naturelle universel – la nature pousse le jeune être humain à comprendre le monde et les habitudes de son groupe social, par sa propre activité. Et lorsqu’il a la possibilité de le faire, cela lui procure une satisfaction immense qui le transcende, le met en joie, le fait rayonner et s’épanouir.

Aider l’enfant à patienter
Prendre le temps d’aider un enfant à développer sa patience et sa capacité à se contrôler, c’est lui rendre un très grand service. Mais encore une fois, soyons vigilants, cet apprentissage ne se fait pas seul, il est fondamental qu’il puisse se réaliser avec l’aide et l’étayage bienveillant et patient de l’adulte.

Développer un bon contrôle inhibiteur
De nombreuses études montrent aujourd’hui que des exercices s’apparentant à une approche méditative de pleine conscience développent de manière considérable le contrôle inhibiteur des enfants et génèrent des changements remarquablement positifs dans leur vie quotidienne, tant au niveau scolaire que social. Les enfants entrent plus facilement dans les apprentissages, leur attention se développe, ils sont plus à même de gérer leur stress et leurs émotions, et leurs relations sociales s’en trouvent nettement apaisées. Une étude montre qu’une pratique de 5 jours, à raison de 20 minutes d’entraînement quotidien, peut suffire pour obtenir des résultats significatifs.

L’émergence d’une autodiscipline critique
Les enfants n’étaient pas obéissants : si ce que je leur demandais leur semblait juste, alors ils répondaient positivement et immédiatement. Mais si la demande d’un adulte n’était ni juste, ni intéressante, ni positive, ils n’y répondaient pas favorablement.

Lorsqu’un enfant ne répond pas favorablement à nos demandes, nous nous sentons offensés. Et pourtant, c’est sans doute que notre demande n’est pas très adaptée. Et si nous parvenons à en prendre conscience et à réajuster nos demandes et nos attentes, alors nous nous engageons sur la voie d’une relation harmonieuse.

Respecter le besoin d’ordre
Les jeunes enfants traversent une période de grande sensibilité à l’ordre, au cours de laquelle ils sont particulièrement attachés à la catégorisation : chaque chose doit être à sa place, rangée avec des objets qui lui ressemblent, et utilisée d’une certaine manière et non d’une autre. Cette phase semble aider les enfants à développer un sens logique inhérent à l’intelligence humaine. Elle atteint un pic de sensibilité aux alentours de 2 ans et nourrit le développement des compétences exécutives : les enfants doivent organiser, faire des choix, et parfois les corriger pour atteindre un niveau d’ordre et de logique satisfaisant. Le Dr Maria Montessori avait identifié cette période, et je suis certaine que tous ceux qui vivent avec de jeunes enfants la connaissent également.

Les chercheurs se sont aperçus que de tout jeunes enfants rangeaient spontanément ensemble les objets qui présentaient des ressemblances ou des points communs, et qu’ils séparaient spontanément les objets qui ne se ressemblaient pas.

Cette catégorisation est spontanée et universelle ; elle semble construire l’esprit logique dont nous bénéficions plus tard. En effet, ce sens qui semble inhérent à l’intelligence humaine continue de nous inciter, à l’âge adulte, à mettre de l’ordre dans tout ce que nous faisons : quand nous organisons nos classeurs – les papiers de la sécurité sociale vont avec ceux de la mutuelle, les factures vont dans un autre classeur – ou lorsque nous rangeons notre cuisine – les casseroles vont ici, les ustensiles là. Et pourquoi pas l’inverse ? Chacun possède ses propres liens logiques, qui, attention, ont besoin d’être respectés sous peine de déstabiliser le propriétaire des lieux.

Comme nous, les enfants n’organisent pas uniquement les objets, mais aussi leur quotidien : «Nan, c’est pas toi maman qui lit cette histoire, c’est papa.», dit l’enfant en nous prenant le livre des mains pour le rendre à son père, car dans sa tête cette histoire est associée à son père ; «Nan ! C’est pas comme ça maman, c’est comme ça», et il reprend nos gestes pour nous montrer comment fait la maîtresse ou son papa ; ou encore : «Nan ! Ça ça ne va pas là, ça va là», et il déplace de 3 centimètres un objet posé sur le rebord d’une baignoire.

Toutes ces manifestations ne sont ni des caprices, ni des manies. Il s’agit en réalité de l’intelligence logique qui s’exprime, comme la nôtre – mais de manière beaucoup plus prononcée car la leur est en train de se construire. Gare, donc, à s’expose à une rébellion aussi violente que cet ordre logique est nécessaire à l’enfant lors de cette période de sa vie.
Si le parent décide qu’il s’agit d’un caprice et que cet objet doit être placé ailleurs, il entre alors dans une lutte avec l’intelligence logique en plein développement de son enfant. S’il accepte momentanément ce rangement, même s’il lui semble incongru, il permet à son enfant de développer librement son intelligence logique. Bien sûr, il s’agit pour le parent de distinguer ces manifestations spontanées de l’intelligence logique de celles qui n’en sont pas. Un des indicateurs les plus sûrs, c’est la concentration que l’enfant manifeste : si vous voyez votre enfant extrêmement concentré mener son activité avec sérieux, vous pouvez être certain qu’il s’agit d’une activité constructrice, qui doit être respectée.

Lors de cette période, l’enfant obéit à un élan endogène «créateur» : quelque chose s’élabore en lui. Il s’agit donc de reconnaître cette période constructrice et de la respecter, en gardant bien en tête que ce n’est qu’un passage, un état de conscience sensible transitoire, qui participe très certainement au renforcement du sens logique, et qui, en poussant l’enfant à faire des choix et à organiser son environnement, lui permet de solliciter ses compétences d’action. Une fois que ce qui doit être construit est construit, cette sensibilité aiguë disparaît en laissant derrière elle un esprit plus clair et plus structuré.

  1. Plus de liberté

Moins d’activités dirigées
Il ne s’agit pas d’abandonner les enfants à une autoéducation totalement libre, je ne crois pas à cela. L’enfant est câblé pour chercher l’étayage d’un expert et apprendre de lui. Il ne peut pas s’en passer pour apprendre. Il doit pouvoir s’appuyer sur cette base pour explorer et apprendre. Il s’agit donc d’offrir un étayage et une guidance ponctuels, qui orientent sans être intrusifs.

L’effort cognitif, l’engagement réflexif, c’est l’enfant qui doit le vivre. Note tâche et notre difficulté principale sont de reconnaître, et ne pas interférer avec son activité créatrice.

Attention, je mets immédiatement un bémol sur les activités numériques ou les jeux vidéos qui, certes, attirent l’attention des enfants, mais il semblerait que ce soit pour de très mauvaises raisons : ces activités agissent sur les circuits cérébraux de la récompense, déchargent de fortes doses de dopamine et rendent tout simplement les enfants «accros». S’ils en demandent, ce n’est pas forcément parce que c’est bon pour eux. Il ne s’agit pas nécessairement d’un élan spontané mais très certainement d’une dépendance. A nous, donc, de rester très vigilants et de savoir faire la différence entre les deux. Il est important de les éloigner autant que possible, lorsqu’ils sont jeunes, de ce genre d’objets numériques qui abîment leur système attentionnel, perturbent la qualité de leur sommeil, et les dévient des activités qui leur sont réellement constructrices.

Plus de nature et de vie
Le simple fait d’aller marcher en forêt avec un enfant en vue de ramasser des pommes de pin, de la mousse et des feuilles mortes pour construire un herbier et un panier botanique lui permet d’être actif et d’engager son intelligence d’action. Il va chercher, étudier les possibilités, faire des choix et les revoir en cas de besoin. S’arrêter près d’un lac et y jeter quelques cailloux ou des brindilles, c’est se rendre compte que tous les éléments ne font pas le même bruit, que certains flottent et d’autres coulent…

Marcher sur un terrain naturel en regardant où poser le pied pour ne pas glisser, faire de petites randonnées, marcher sur des rochers, jouer librement dans la nature ou bien grimper aux arbres… renforce également considérablement ses compétences exécutives en l’obligeant à faire des choix, à anticiper, à organiser ses gestes et à prendre des risques mesurés.

Leur imagination ainsi développée leur permet de faire davantage preuve de créativité et de flexibilité. Laissons donc à nos enfants bâtons, cailloux, terre, herbes folles, feuilles, fleurs, écorces, pommes de pin – et du temps, pour jouer, inventer, construire, et se raconter de grandes histoires.

  1. Protéger l’enfant du stress toxique

Afin de permettre aux enfants de développer une intelligence unifiée et harmonieuse, il est fondamental de l’aider à réguler son stress. Il est également capital de lui éviter les situations traumatisantes, violentes physiquement ou verbalement, et humiliantes.

Protéger l’enfant de la violence
Nous l’avons vu, les situations de stress intense répétées et/ou prolongées abîment le cerveau immature de l’enfant, et particulièrement les circuits qui sous-tendent les compétences exécutives. Ces circuits se situent en effet dans la partie la plus vulnérable de son cerveau, le cortex préfrontal.

Selon le Dr Catherine Gueguen, «un stress important dans la petite enfance agit sur le cortex préfrontal et peut entraîner une destruction des neurones. Il entrave alors sa maturation et diminue son volume.»

Elle explique que l’une des causes de ce mauvais développement est à mettre en lien avec la violence que ces adultes ont subie pendant leur enfance. Les coups et les mots blessants infligés par les adultes censés les protéger, l’indifférence, l’abandon, blessent et abîment le cerveau du jeune être humain câblé pour se relier positivement et chaleureusement à l’autre.

Heureusement, le cerveau humain est capable de résilience. Il peut réparer – avec beaucoup d’effort, de constance et grâce à des relations humaines soutenantes et positives – certains dommages causés pendant sa période d’immaturité cérébrale. The center on the developing child de Harvard prévient tout de même que si la résilience peut être enclenchée à n’importe quel âge, le plus tôt est toujours le mieux. En effet, c’est lorsqu’il est encore très plastique que le cerveau a le plus de facilité de résilience.

De nombreuses études ont aujourd’hui montré sans l’ombre d’un doute que l’exposition précoce à des environnements hautement stressants est associée à un mauvais développement de la mémoire de travail, de l’attention et du contrôle inhibiteur.

Aider l’enfant à gérer ses émotions le protège
Il est par ailleurs essentiel, pour protéger les compétences socles de l’intelligence du jeune être humain, non seulement de lui éviter les situations humiliantes, les coups physiques et psychiques, mais également de l’aider à gérer les situations émotionnelles perturbantes ou les stress de la vie quotidienne qu’il traverse, en lui fournissant un étayage adapté.

Il s’agit d’abord de rassurer l’enfant par notre présence affectueuse afin de faire redescendre rapidement son taux de cortisol via la sécrétion de la bienfaisante ocytocine. De cette manière, nous protégeons rapidement l’intelligence de l’enfant. Il s’agit ensuite de l’aider à nommer son émotion pour calmer encore davantage son système d’alerte. En aidant ensuite l’enfant à analyser la situation, à prendre du recul et à trouver une solution, nous participons directement à la maturation du cortex préfrontal et au développement des compétences exécutives. Ces circuits préfrontaux ainsi épanouis, l’enfant sera ensuite plus à même de faire face aux stress et à ses émotions intenses.

De notre côté, patience et confiance. Sachez que ce genre d’événement est pour nous, adultes, un indicateur redoutable du niveau de développement préfrontal de l’enfant : plus il est capable, en situation de conflit, de s’exprimer, de faire preuve de contrôle et de créativité, plus cela indique un bon développement de ses compétences exécutives. A l’inverse, moins l’enfant se sent capable de se contrôler, de prendre la bonne décision et de faire preuve d’empathie, ou de s’exprimer, plus cela indique un développement exécutif qui demande à être soutenu. Pour un enseignant, la cour de récréation peut véritablement s’apparenter à un observatoire, ainsi qu’à un lieu parfait pour saisir toutes les occasions de favoriser le développement de ses compétences.

Comprendre ses émotions et mieux comprendre l’autre
Aider les enfants à comprendre ce qu’ils ressentent leur permet non seulement de s’apaiser, mais également de développer de grandes capacités empathiques. La recherche indique en effet que les aptitudes empathiques sont d’abord fondées sur une connaissance de soi et de ses propres émotions : être capable d’identifier ce que l’on ressent permet de comprendre plus facilement ce que ressentent les autres.

Tania Singer, spécialiste des neurosciences sociales, écrit :
«Une série d’expériences sur l’empathie nous a également appris une chose : les gens qui ne comprennent pas leurs émotions et leurs propres états d’esprit montrent un manque d’activation des régions cérébrales liées à l’empathie. Afin de témoigner de l’empathie envers l’autre, il nous faut tout d’abord comprendre nos propres émotions. […] Un entraînement au développement de l’empathie devrait donc commencer par l’apprentissage de la reconnaissance et de la compréhension des états émotionnels. […]»

  1. Retour à soi

Il est absolument fondamental que les enfants qui n’ont pas eu la possibilité de développer correctement les compétences-socles de leur intelligence lors de leurs 3 premières années de vie, puissent, durant les 3 années qui suivent, bénéficier d’un environnement qui les encourage – fermement s’il le faut – à construire leur intelligence avec leurs mains, et à s’engager dans des activités réelles qui réveillent leur enthousiasme et leur envie de faire par eux-mêmes. Il s’agit de la plus grande responsabilité de ce que l’on appelle l’école maternelle. Le soutien au développement de l’intelligence d’action par l’activité ordonnée et intrinsèquement motivée de l’enfant devrait être sa principale priorité.

Je terminerai cette 3ème partie en rappelant que, pour accompagner l’enfant de manière optimale et bienveillante, il est fondamental que nous, adultes, disposions également de compétences exécutives solides et opérationnelles : nous avons besoin d’une bonne mémoire de travail pour enregistrer les informations les plus importantes pour chaque enfant, d’une bonne flexibilité cognitive pour ajuster nos stratégies et répondre de façon appropriée (et souvent créative) aux besoins individuels et, surtout, nous avons souvent vraiment besoin d’un bon contrôle inhibiteur pour gérer et réguler nos émotions telles que la colère, la frustration ou l’impatience. Or, répétons-le, la recherche explique très clairement combien le stress, la fatigue, la maladie, la tristesse, l’isolement social, le manque de sport diminuent la disponibilité de nos compétences exécutives. Si nous sommes fatigués, tristes, isolés, malades, en mauvaise santé, nous ne pourrons pas répondre convenablement aux besoins des enfants : nous n’aurons pas assez d’énergie, nous ne parviendrons pas à organiser nos priorités, nous serons sans doute rapidement submergés, nous manquerons de patience, nous serons plus irritables, nous contrôlerons moins bien nos émotions.

Prendre soin de notre santé et de notre état psychique est donc fondamental. Nous sommes les éléments les plus importants de l’environnement de l’enfant. C’est avant tout nous, à travers notre présence, notre disponibilité et notre intelligence, qui allons pouvoir aider individuellement et collectivement nos enfants à être autonomes. La première règle essentielle et incontournable consiste donc à prendre soin de nous. Il faut en avoir conscience, c’est le meilleur service que nous puissions rendre à nos enfants : reposons-nous, mangeons sainement, faisons du sport, ayons une vie sociale épanouie. Les enfants ont besoin de notre énergie, de notre bienveillance, de notre réactivité, de notre patience et de notre pleine présence pour développer leur autonomie. Ils ne pourront conquérir solidement leur indépendance que si nous sommes réellement «opérationnels» pour les guider individuellement et collectivement sur ce chemin.

Selon le Center on The Developing Child de l’université Harvard :
«Favoriser le développement d’un bon fonctionnement exécutif implique un accompagnement sensible et approprié ainsi qu’un enseignement individualisé. Cet accompagnement doit avoir lieu au sein d’environnements qui offrent la possibilité à l’enfant de faire des choix, de diriger ses propres activités tandis que l’adulte s’efface progressivement. Dans ces environnements, l’adulte offre un soutien efficace et précoce à la régulation émotionnelle. Ce sont des environnements qui impliquent par ailleurs une attention partagée soutenue, ainsi que la disponibilité d’adultes qui ne sont pas sous une pression telle qu’ils en deviennent incapables de dégager du temps et d’aider les enfants à accueillir leurs compétences en plein développement.»

 

  1. Le secret, c’est l’amour

L’amour n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on aborde le sujet de l’apprentissage, et il s’agit d’une erreur fondamentale. Qu’on se le dise, qu’on l’écrive en lettres d’or sur les façades de nos écoles : l’amour est le levier de l’âme humaine. Nous sommes câblés pour la rencontre chaleureuse et empathique avec l’autre,et, lorsque nous obéissons à cette grande loi dictée par notre intelligence, alors tout devient possible – et il ne s’agit pas là d’une vision idéaliste et naïve. «Naïfs» ceux qui ne ressentent plus en leur cœur l’évidence : un simple regard bienveillant, une main tendue, un sourire, une écoute empathique et tout notre métabolisme emprunte la voie de la régénération, tant physique que psychique.

  1. La puissance de la reliance

«Et si nous pouvions étudier les gens depuis leur adolescence jusqu’à leurs vieilles années pour voir vraiment ce qui les maintient heureux et en forme ?» demande Robert Waldinger, psychiatre et professeur à l’université Harvard. C’est précisément le défi qu’il a relevé : «The Study of Adult Development, menée par l’université Harvard, est sans doute la plus longue étude sur la vie adulte jamais réalisée. Pendant 75 ans, des chercheurs ont suivi la vie de 724 hommes, année après année, questionnant leur travail, leur vie de famille, leur santé, sans savoir comment leurs vies allaient tourner. Des études comme celle-là sont extrêmement rares. Presque tous les projets de ce genre tombent à l’eau en moins d’une décennie, parce que trop de gens abandonnent l’étude, parce que le financement de la recherche s’arrête ; ou encore parce que les chercheurs passent à autre chose, ou bien meurent – et que personne ne prend le relais. Mais, grâce à une part de chance, combinée à la ténacité de plusieurs générations de chercheurs, cette étude a perduré.»

L’étude portait sur 2 groupes de plusieurs centaines d’hommes de milieux sociaux très différents : des étudiants de Harvard et des adolescents très défavorisés de Boston. 75 ans plus tard, la conclusion est sans appel : «Le message le plus évident est que les bonnes relation nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout», résume le directeur de l’étude. Que l’on soit riche ou non, que l’on réussisse ou non sur le plan professionnel, que l’on soit en bonne santé ou non, «il s’avère que les personnes les plus connectées socialement à leur famille, à leurs amis, à leur communauté, sont les personnes les plus heureuses : elles sont physiquement en meilleure santé et vivent plus longtemps que celles qui sont moins bien entourées […]. A l’inverse, expérimenter la solitude apparaît comme toxique. Les gens qui sont plus isolés des autres que ce qu’ils souhaiteraient s’avèrent être moins heureux, leur santé décline plus tôt en milieu de vie, leurs capacités cérébrales déclinent plus vite, et ils ont des vies plus courtes que les gens bien entourés. A long terme, le sentiment d’isolement «nous tue», conclut Robert Waldinger.

Le sentiment de reliance et ses bénéfices sont nécessaires pour le bon fonctionnement des êtres éminemment sociaux que nous sommes..

La chimie du lien
Lorsque nous nous mettons en lien avec autrui de manière généreuse, chaleureuse, empathique, tout notre organisme s’épanouit et se régénère avec une puissance extraordinaire. Un regard encourageant, une main tendue à une personne en difficulté, et tout, absolument tout, passe au vert – tant dans l’organisme de celui qui donne que dans l’organisme de celui qui reçoit : le rythme cardiaque s’apaise, la pression sanguine se régule, le système immunitaire s’active, la digestion est optimisée. Et, dans le cerveau de toutes les personnes impliquées dans la relation positive, de nouveaux neurones se créent, notamment dans les circuits de la mémoire, de l’empathie, du sens moral et de la prise de décision. Les connexions neuronales fleurissent, nos capacités d’apprentissage, nos aptitudes empathiques, notre sens morale et notre capacité à prendre des décisions appropriées se renforcent.

Ainsi, lorsque nous sommes chaleureux et bienveillants envers un enfant (mais également envers un adulte), nous agissons de manière puissamment positive tant sur sa santé que sur ses capacités cognitives, sociales et morales.

La reliance, récompensée d’un point de vue moléculaire
Tout notre fonctionnement biologique nous encourage à la bienveillance e à la reliance : lorsque nous sommes généreux, altruistes, justes, confiants envers les autres, notre cerveau nous récompense en libérant de la dopamine. La dopamine agit sur les circuits cérébraux de la récompense, provoquant une décharge d’enthousiasme, d’élan et de plaisir qui nous encourage à recommencer. L’allant offert par la libération de dopamine donne également des ailes à notre créativité, nous nous sentons plus forts, plus «capables».

La reliance nous fait du bien et nous rend plus empathiques
Lorsque nous nous relions positivement à l’autre, notre cerveau sécrète également l’ocytocine, qui procure un profond sentiment de confiance, d’attachement et de bien-être. Nous relier nous «fait du bien».

La libération d’ocytocine nous rend par ailleurs plus attentifs aux intentions et aux émotions des autres. Elle développe nos capacités empathiques, ce qui nous permet de nous relier encore davantage. Nous entrons alors dans un cercle vertueux puissant où l’empathie génère l’empathie : en étant généreux et compatissants, nous augmentons nos propres capacités empathiques. Nous augmentons également celles des autres : lorsque nous sommes bienveillants, le cerveau de la personne à qui nous nous adressons libère également de l’ocytocine : elle aussi se sent «bien» et développe de meilleures capacités empathiques.

Nicholas Christakis, sociologue et physicien de renommée internationale, explique que le comportement bienveillant et coopératif d’une personne peut influencer positivement jusqu’à 3 niveaux de personnes au sein d’un réseau, c’est-à-dire qu’une personne chaleureuse et bienveillante peut transmettre ce comportement à l’ami d’un ami d’un ami – même sans avoir jamais vu ce dernier. L’amour nourrit l’esprit, élève l’intelligence et la créativité, et l’excellente nouvelle, c’est qu’il possède un grand pouvoir de contagion.

Celui qui propose son aide ressent une légèreté, un ancrage et une joie incomparables, tandis que celui qui reçoit s’apaise, reprend confiance et voit sa douleur soulagée.

La séparation abîme et freine le développement de l’empathie
A l’inverse, les comportements asociaux qui nous séparent les uns des autres, tels que le rejet, l’égoïsme, la violence, le jugement, la compétition, le mépris, l’indifférence, l’humiliation, l’agressivité génèrent souffrance, mal-être, démotivation, dépression, maladie et dégénérescence.

Au lieu de sécréter des molécules bienfaisantes, nous sommes en proie au stress et notre organisme libère notamment du cortisol, qui place tout notre système en état d’alerte : notre rythme cardiaque s’accélère, notre pression sanguine augmente, l’efficacité de notre système immunitaire diminue, notre capacité digestive est freinée. Comme nous l’avons vu précédemment, si cette situation de stress se prolonge, notre état de santé dégénère.

En cas d’isolement, notre organisme tire la sonnette d’alarme.

Notre nature est éminemment sociale. Tout notre organisme nous le crie : je vous invite à regarder sur internet es vidéos des «expériences des visages neutres» pour vous en convaincre

Ces expériences bien connus montrent un parent qui interagit normalement avec son bébé : il lui sourit, le touche. Puis il adopte une expression faciale neutre et immobile, continue de regarder son bébé mais sans répondre ni à ses regards. Le bébé commence par essayer d’attirer son attention par des moues adorables, puis tape des mains, sourit, pointe du doigt. Constatant que ses stratégies de séduction ne fonctionnent pas, il commence à détourner le regard, s’agite, pleure et exprime une grande angoisse.

Dès notre naissance, nous recherchons la connexion avec l’autre, et si ce contact disparaît, nous sommes en grande détresse. Pour l’être éminemment social qui vient de naître, l’amour n’est vraiment pas une option : il s’agit d’un besoin vital.

Une étude finlandaise récente nommée «The First Steps Study» montre en effet que l’attitude chaleureuse et empathique de l’adulte est plus déterminante pour la réussite scolaire que les outils pédagogiques utilisés et même qu’un nombre restreint d’enfants par classe. Les données de cette étude sont solides : les interactions de plusieurs milliers d’enfants avec leurs professeurs ont été suivies pendant plus de 10 ans.

Créer un cadre propice au lien
Le mélange des âges, pour important qu’il soit, n’est pas non plus suffisant. Il est ensuite primordial de créer les conditions qui vont permettre et porter la rencontre entre les enfants. Une de ces conditions est la capacité de l’adulte à encourager les échanges positifs et la compréhension entre les enfants. Une autre, absolument essentielle à mon sens, est la capacité de l’adulte à poser les limites d’un cadre structurant et sécurisant.

Les enfants doivent percevoir sans aucune ambiguïté qu’au sein de cet environnement où ils sont libres d’agir, l’adulte veille à ce que l’intégrité de chacun soit toujours respectée.

«Ça, c’est non. Je ne suis pas d’accord. Lorsque tu fais cela (et nous décrivons la scène de manière neutre pour ne pas que l’enfant se sente jugé), ton camarade est dérangé/le matériel est abîmé.» Nous exigions ensuite une solution : «Je te demande d’arrêter immédiatement et de venir avec moi, nous allons trouver ensemble une activité qui va te plaire.»

A mesure que les enfants développaient leurs compétences exécutives et s’engageaient dans des activités qui les intéressaient, ces comportements diminuaient progressivement pour disparaître ensuite complètement.

De la reliance, et non de la dépendance
L’amour et ses différentes manifestations sont incontournables pour qui souhaite accompagner le développement harmonieux et fertile de l’humanité de demain. Nous ne pouvons pas nous épanouir au sein d’environnements qui nous séparent et nous dressent les uns contre les autres. Ce n’est tout bonnement pas physiologique. Car alors, nous avons tout mais il nous manque l’essentiel : la chaleur et la sécurité d’une grande famille humaine.

La façon dont nous procédions à Gennevilliers consistait à leur montrer notre joie de les voir contents d’eux-mêmes et, plutôt que de juger leur acte par un : «C’est bien», qui rend rapidement les enfants dépendants, nous nous imposions la discipline de décrire ce qu’ils faisaient : «Tu es monté sur le tronc d’arbre, et tu tiens en équilibre ! Waouh ! Je vois que tu es content, je suis contente pour toi !» Il s’agit de porter l’enthousiasme de l’enfant en se réjouissant avec lui.

  1. Soutenir l’expression des tendances sociales innées

Des capacités empathiques innées
Que la personne avec qui nous échangeons soit heureuse, joyeuse, bienveillante, furieuse, triste ou anxieuse, ses émotions résonnent en nous. Il a été montré, en effet, que le simple fait d’écouter quelqu’un parler active, dans notre cerveau, les mêmes zones que dans le sien. Lorsqu’un être humain souffre, une zone spécifique à la douleur s’active dans son cerveau ; et, lorsque nous le voyons souffrir, cette même zone s’active dans le nôtre : voir quelqu’un souffrir fait souffrir.

Les émotions de l’autre, qu’elles soient agréables ou pénibles, pénètrent malgré nous dans l’intimité de notre boîte crânienne. Quelque chose de l’autre existe en nous. Cette résonance empathique existe dès la naissance : une expérience montre qu’il suffit qu’un nourrisson d’un jour seulement entende les pleurs d’un autre nourrisson pour qu’ils s’unisse en chœur à sa peine.

Ces capacités empathiques innées nous conduisent spontanément à des comportements altruistes : nous avons naturellement tendance à tenter de soulager la peine de l’autre, uniquement dans son intérêt et sans en tirer de bénéfices personnels – hormis celui généré par la joie de lui venir en aide.

L’élan altruiste spontané
Matthieu Ricard, moine bouddhiste et chercheur en génétique cellulaire, confirme dans un ouvrage qui recense les études internationales sur le sujet que cette inclinaison altruiste est naturelle et universelle, qu’elle est observée chez tous les enfants de cet âge, et ce, dans toutes les cultures. L’altruisme n’est donc pas un apprentissage culturel, mais une véritable tendance innée. Au fond, nous le savions déjà dans nos cœurs, mais il est vraiment réjouissant que la recherche le confirme. Il ne s’agit donc pour nous que de soutenir et de nourrir cette tendance qui s’exprime spontanément et qui préexiste à tout enseignement.

Une expérience montre la force de cette récompense extérieure : un enfant de 2 ans éprouve une joie plus importante s’il décide de donner ce bonbon à un autre enfant plutôt que de le garder pour lui-même.

Notre tendance prosociale enrayée
Tendre la main à un être dans le besoin génère un sentiment si étrange… une légèreté, une présence merveilleuse, la sensation surprenante et très paradoxale de faire un pas vers soi-même. Et c’est certainement ce que nous faisons. En offrant de l’aide à l’autre, en lui montrant notre bienveillance, nous nous réunissons avec notre nature profonde.

Cette tendance naturellement prosociale peut néanmoins être abîmée pendant l’enfance. Pour le cerveau du jeune être humain encore immature, la violence, surtout si elle est répétée – les gifles, les insultes, les jugements, les humiliations, les : «Tais-toi !» – agit comme des coups de couteaux qui laissent des cicatrices dans le maillage cérébral ; ils tracent des sillons, des automatismes, que l’intelligence est susceptible d’emprunter par la suite. Les études sur le sujet sont très claires : l’atrophie de l’empathie chez l’individu est liée à la façon dont il a été traité pendant l’enfance par son entourage, et à la façon dont il a observé son entourage se comporter avec les autres. Nous naissons empathiques, mais nous naissons également avec un mécanisme puissant d’apprentissage, et nous modélisons très vite les comportements de l’autre – les meilleurs comme les pires.

Reconnaître les prédispositions sociales et les nourrir positivement
Comment donc nourrir ces prédispositions sociales et morales innées si nous ne pouvons pas les récompenser ? Afin de soutenir efficacement le développement de comportements altruistes chez l’enfant, la recherche nous indique qu’il s’agit :

  • de reconnaître l’existence d’une prédisposition innée, et donc de considérer les enfants comme naturellement empathiques et altruistes. Ainsi, les enfants montrent naturellement plus de comportements bienveillants et généreux à l’égard d’autrui

  • de nourrir soi-même positivement cette prédisposition au quotidien, en étant d’abord affectueux, bienveillant et empathique envers l’enfant, mais également envers les autres. Des études montrent en effet une corrélation très claire entre le niveau de générosité de certains adultes et celui de leurs parents : plus le modèle parental est généreux, plus l’enfant l’est également.

  • d’offrir des situations à l’enfant où il aura la possibilité d’avoir régulièrement des comportements altruistes : se sentir responsable du bien-être d’un autre (en situation de tutorat dans une classe d’âges mélangés par exemple) est une composante essentielle du développement de l’altruisme.

  1. Vivre ensemble pour apprendre à vivre ensemble

Nous devons être ancrés, droits, fermes, justes et confiants en toutes circonstances. C’est un grand travail sur soi, je le répète, mais qui me semble incontournable. Nous formons un écosystème humain, nous ne pouvons pas demander aux enfants de changer d’attitude sans changer les nôtres.

Il est primordial que les adultes qui souhaitent accompagner positivement le développaient social et affectif de l’enfant puissent apprendre en quoi consiste une communication consciente et empathique. La façon dont nous nous exprimons génère parfois, sans que nous le sachions ou que nous le voulions, un jugement qui bloque la communication et induit une séparation avec l’autre. Ce que l’on appelle la «communication non violente», ou CNV, qui a vu le jour dans les années 1970, permet d’apprendre à s’exprimer avec la plus grande prévenance, en restant toujours en lien empathique avec l’autre même dans les relations de conflit. Il me semble essentiel que chacun ait l’opportunité de se familiariser avec ce processus qui favorise la coopération et le dialogue, pour ensuite le transmettre indirectement à nos enfants. Lorsque nous échangeons avec eux ou devant eux, nous sommes en train de leur apprendre à échanger avec nous et avec les autres. J’invite ceux qui souhaitent s’informer sur ce sujet à lire l’ouvrage Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), du Dr Marshall Rosenberg. Comme il l’explique lui-même dans son livre, cette forme de communication «n’innove pas, et tous ses principes sont connus depuis des siècles». Il s’agit simplement de faire remonter à notre conscience ce que nous avons oublié pour communiquer de manière harmonieuse, consciente, empathique et non violente.

Il est fondamental d’offrir aux enfants toute notre humanité, notre amour, notre confiance ; et que résonne en eux le meilleur de nous-mêmes. Ces hauts sentiments portent et élèvent l’intelligence comme rien d’autre ne saurait le faire. Si l’être humain reçoit cette nourriture psychique pendant toute son enfance, alors ce que l’on appelle la fraternité, l’altruisme et la compassion deviennent, à l’âge adulte, non plus un effort, mais un état d’être naturel.

 

Conclusion

Aidons l’être humain à révéler sa belle et lumineuse nature
Le jeune enfant est un être d’amour, un élan de bonté incarné qui recherche et aime avant tout le bon, et fronce les sourcils devant le mauvais. Regardons nos enfants et rappelons-nous qu’ils sont faits de joie, d’amour, d’empathie. Ils sont fondamentalement mus par des élans altruistes, généreux, ce sont des sauveurs du monde, d’ardents défenseurs des plus démunis. Nous le savons – mais nous l’oublions.

Nous l’oublions parce que ces êtres merveilleux et lumineux entrent ensuite dans un système qui va façonner leur intelligence plastique sur un modèle individualiste et compétitif. Nous pourrons toujours essayer, ensuite, de faire renaître ce que nous avons étouffé, mais au prix de quels efforts ? Comment ne pas comprendre que nous inhibons et dévions les comportements prosociaux dès le plus jeune âge – et que nous continuons à le faire à l’âge adulte ? Comment ne pas voir que nous semons ce que nous déplorons par la suite ?

La coopération, la générosité, l’altruisme, la chaleur humaine, ne devraient plus être des alternatives ou des options séduisantes et «oxygénantes». Ces valeurs devraient être le socle de tout environnement ayant l’ambition d’accueillir et d’épanouir la vie humaine. La reliance positive à l’autre n’est pas négociable, elle est la clé de voûte de l’épanouissement individuel et collectif. Aucun enseignant, aucun manuel scolaire, aucune institution éducative, aucun matériel didactique, rien – rien – ne peut rivaliser avec l’élan et la force intérieure qu’elle génère : cette reliance fait des miracles, épanouit, fait innover, élève les esprits et ouvre naturellement les cœurs.

Arrêtons d’inventer 1001 innovations pédagogiques, 1001 méthodes : les solutions sont beaucoup plus simples, mais elles demandes malheureusement une réelle remise en question de notre posture. Offrons aux enfants ce qu’ils demandent, c’est-à-dire la liberté d’être actifs au sein d’un environnement riche, où ils peuvent vivre entre eux et avec nous, dans des relations de confiance et de bienveillance.

Il m’a souvent été répété avec un brin de mépris et de condescendance :
«Vous êtes fraîche et naïve, mademoiselle… Si vraiment les choses étaient si simples, ça se saurait.» Eh bien non, ça ne se sait pas, et je vais même vous dire : il est temps de se retrousser les manches et d’œuvrer pour que ces vérités simples rayonnent, car, en les ignorant, nous sommes collectivement en train de faire fausse route.

Et n’attendons pas de nos gouvernements qu’ils travaillent d’eux-mêmes dans ce sens. N’attendons pas qu’ils exigent de nos mairies qu’elles refleurissent les cours d’école, qu’elles permettent que la sieste soit accessible à tous les enfants qui le demandent, ou encore qu’elles facilitent le mélange des âges. N’attendons pas. Faisons-le simplement nous-mêmes. Enseignants, ATSEM, directeurs d’école, voici mon message : Vous êtes les experts. Vous êtes sur le terrain depuis des années. Vous savez déjà intuitivement ce qu’il faudrait faire pour nos enfants. C’est tout l’objet de ce livre : vous dire que vos intuitions sont justes, que vous avez raison, et vous encouragez à poursuivre les changements que vous avez déjà initiés. Nous sommes de plus en plus nombreux. Avançons, chacun à son rythme, apportons les améliorations qui nous semblent possibles et nécessaires, progressivement. Travaillons en lien avec les mairies et les circonscriptions pour recréer des lieux d’apprentissage vivants, dynamiques et propices à l’épanouissement de tous – tant celui des enseignants que celui des enfants.

Ce livre, vous l’aurez compris, a pour objectif de mettre en lumière les grands principes d’apprentissage et d’épanouissement afin d’attirer, dans le cadre de la nécessaire évolution de l’éducation, votre attention sur l’essentiel : le jeune enfant doit nourrir son intelligence incroyablement plastique en vivant au contact du monde et en réalisant de manière autonome, au sein d’un environnement bien organisé, des expériences variées qui le motivent, tout en étant entouré d’êtres humains d’âges différents qui le soutiennent et lui font confiance.

Une fois ces grands principes pris en compte, il s’agit de composer avec les contraintes qui sont les nôtres et qui sont différentes d’un foyer ou d’une école à l’autre.

Cette expérience est donc un encouragement à avancer progressivement, sans se mettre de pression inutile. Gardons bien en tête que l’important n’est pas de proposer immédiatement aux enfants un environnement parfait, mais de tendre sereinement vers des conditions de plus en plus favorables, en se laissant le temps, sans se faire de mal. Atteindre la perfection n’est pas le but : ce qui compte, c’est l’élan, la joie et la volonté d’avancer.

Vous, parents, qui lisez ce livre et qui pensez que votre enfant est extraordinaire, particulièrement doué et unique : vous avez raison. Nos enfants sont doués, extraordinaires et uniques. Et si notre école n’est pas capable de mettre un genou à terre et de servir l’expression de cette humanité naissante, alors elle se prépare à de grandes difficultés. Car l’être humain ne peut plus attendre, ses potentiels doivent maintenant être libérés et rayonner de leur pleine puissance. Tu es, devrions-nous dire à l’enfant, un être naturellement doué de raisonnement, d’empathie, d’imagination, de créativité, de générosité ; je n’ai rien à créer moi-même en toi, tu possèdes déjà tout cela à l’intérieur. Les mois passant, poussé par les lois de la nature, tu vas vouloir ardemment, de tout ton être, développer ces potentiels qui t’ont été donnés à ta naissance, tu vas vouloir marcher, parler, explorer le monde, aider les autres, avoir des copains, te chamailler, mener tes propres projets. Tout cela, tu voudras le faire seul, et tu auras raison, car c’est toi-même, par tes propres expériences qui transformeras ces promesses initiales en une intelligence unique et solide.Mais, dans cette grande conquête de ton humanité individuelle, je serai là pour t’aider. Je saurai reconnaître la grandeur de ton intelligence et ses besoins, je saurai la respecter, la guider – fermement lorsque cela sera nécessaire, sois-en certain. Mon désir le plus cher est que tu puisses révéler ce que tu portes, l’épanouir pleinement et éclairer le monde de ton intelligence et de sa beauté.

Que chacun se sente libre de retenir ce qui lui semble pertinent et d’oublier le reste.

Une réflexion sur “Les lois naturelles de l’enfant – Céline Alvarez

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