L’enfant dans la famille – Maria Montessori

Editeur : Desclée De Brouwer
Date de publication : 2016

Collection : Formation
Auteur : Maria Montessori

 

La page blanche

Dans notre manière d’interpréter et traiter l’enfant, nous, les adultes, ne nous sommes pas simplement trompés dans des détails de l’éducation ou dans quelques maladresses du système scolaire ; nous avons fait totalement fausse route. C’est pourquoi une nouvelle question sociale et morale se pose aujourd’hui. Ce décalage entre l’adulte et l’enfant a régné en maître pendant des siècles, mais désormais l’enfant a ébranlé l’équilibre social existant entre les deux sujets en conflit. Ce bouleversement même qui nous pousse à agir non seulement auprès des éducateurs, mais aussi auprès de tous les adultes en général et des parents en particulier.

L’enfant qui évolue dans l’environnement créé par l’adulte, vit dans un contexte inadapté à ses besoins de vie ; besoins psychiques, d’une part, mais aussi et surtout besoins psychiques de développement, et d’ouverture intellectuelle et morale. L’enfant est opprimé par un adulte plus fort que lui, qui dispose de lui et le contraint à s’adapter à son environnent, en vertu de la considération par trop naïve qu’un jour il sera bien obligé d’y vivre en tant que personne sociale.

A l’inverse, l’œuvre juste et charitable de l’adulte vis-à-vis de l’enfant devrait consister à préparer à son intention «un environnement adapté», différent de celui où évolue l’homme fort, dont le caractère est déjà forgé.

L’enfant en tant que travailleur, en tant que victime qui souffre, meilleur compagnon que nous ne le sommes pour lui, qui nous soutient dans le chemin de la vie, reste une figure méconnue. Dans l’histoire de l’humanité, il y a une page blanche sur cette figure. C’est cette page blanche que nous voulons commencer à remplir.

 

Le nouveau-né

Dans l’histoire de la civilisation humaine, une page devrait précéder toutes les autres, racontant comment l’homme civilisé aide celui qui naît à s’adapter à un environnement complètement différent.

Or, il n’y a rien : la première page du livre de la vie doit encore être écrite, car personne n’a cherché à découvrir les besoins d’un nouvel être humain.

Personne ne voit dans l’enfant qui vient de naître l’être humain qui souffre, ni ne pense à la sensibilité extrême de son petit corps que personne n’a jamais touché jusqu’à présent, ou à ses réactions aux innombrables impressions physiques nouvelles, inaccoutumé qu’il est à tout contact.

 

L’embryon spirituel

Le nouveau-né est un «embryon spirituel», dans le sens où c’est un esprit renfermé dans la chair pour venir au monde.

La différence psychique entre l’homme et l’animal : l’animal est comparable à un objet fabriqué en série ; chaque individu reproduit d’emblée les caractères uniformes fixés pour toute l’espèce. L’homme, en revanche, est comme un objet fait à la main : chacun est différent des autres, chacun a son propre esprit créateur qui en fait une œuvre d’art de la nature. Mais le travail est long et lent.

La figure de l’enfant – embryon spirituel en passe de s’incarner – nous bouleverse et nous impose de nouvelles responsabilités. Ce petit corps tendre et gracieux que nous aimons tant, auquel nous accordons tant de soins purement physiques, et qui est presque un jouet entre nos mains, assume un autre aspect et nous intime le respect. Multa debetur puero reverentia.

Ce sont là les balbutiements d’une science qui est appelée à se développer considérablement ; à laquelle l’adulte devra offrir la collaboration de son intelligence, car il lui faudra beaucoup de travail avant de pouvoir dire mot sur la connaissance du développement humain.

 

Maître d’amour

L’enfant est extrêmement sensible à ce qu’il perçoit de l’adulte et souhaite ardemment lui obéir ; nous n’avons pas idée à quel point il est prêt à nous obéir jusque dans les cellules de son corps, parfaitement, toujours ; c’est même là ce qui le caractérise.

Que voulons-nous de plus ? L’enfant est d’une sensibilité extrême et à tel point impressionnable, que l’adulte devrait surveiller ses mots et gestes car ils restent gravés dans la mémoire du petit. Il n’est qu’obéissance, car pour lui l’obéissance c’est la vie.

Parfois, en se levant le matin, l’enfant réveille le père et la mère qui voudraient continuer à dormir : en règle générale, il s’agit là d’un caprice dont tout le monde se plaint. L’enfant qui quitte son lit est un être pur qui fait ce que nous devrions tous faire ; tout le monde devrait se lever, quand le soleil se lève.

Vivre mieux, car l’homme aurait tendance à sombrer dans la dégénérescence et l’enfant l’aide à aller vers le haut. S’il ne prête pas attention à cela, l’adulte se perd, se couvre peu à peu d’une carapace dure et devient insensible.

 

La nouvelle éducation

L’adulte ne doit pas se substituer à l’enfant ; au contraire, il doit toujours choisir de rester passif et procéder systématiquement dans la plus profonde compréhension de l’enfant.

Nous avons la possibilité en tant qu’éducateur de choisir notre chemin et pour ce faire il nous faut comprendre, par notre sensibilité, quelle est l’action nécessaire à la construction de l’enfant, et comprendre aussi ce qu’il faut inhiber chez nous pour ne pas nous transformer en démons, au sens destructeur du terme. C’est l’enfant lui-même qui crée ; pas nous, en aucun cas. Cette idée doit être bien claire, même si cela ne va pas de soi dans l’esprit du plus grand nombre, car nous vivons avec l’idée préconçue que c’est nous, les adultes, les créateurs de cette nouvelle vie.

Il faut que l’adulte s’efforce de bien comprendre les besoins de l’enfant tout en apprenant à refréner son propre orgueil de façonneur. Il faut qu’il arrive à éduquer sa propre vie intérieure.

Le concept fondamental de l’éducation consiste donc à ne pas devenir un obstacle au développement de l’enfant. Ce qui est fondamental et difficile n’est pas tant de savoir ce que nous devons faire, mais de comprendre de quelle prétention et de combien de sots préjugés nous devons nous défaire pour devenir aptes à éduquer un enfant.

 

De ma méthode en général

Aujourd’hui, nous avons désormais une vision claire des conséquences fatales d’une école où l’on enseigne les méthodes traditionnelles : les enfants en souffrent non seulement physiquement mais aussi moralement. Le fait est que la question fondamentale de l’éducation, c’est-à-dire l’éducation du caractère, a été négligée par l’école jusqu’à présent.

Parmi les besoins de l’enfant, nous négligeons les plus humains : ceux de son esprit et de son âme. L’être humain qui vit au cœur de l’enfant reste un inconnu à nos yeux. Nous ne voyons que les efforts et l’énergie qu’il déploie pour se défendre de nous : les pleurs, les cris, les caprices, la timidité, la désobéissance, les mensonges, l’égoïsme et l’esprit destructeur. De plus, nous faisons l’erreur encore plus grave de considérer que ces moyens de défense sont les traits distinctifs de son caractère d’enfant. Nous nous persuadons alors qu’il est de notre devoir le plus strict de chercher à les éliminer avec une rigueur et une dureté qui nous entraînent parfois jusqu’aux punitions corporelles. Tout au contraire, ces réactions de l’enfant sont souvent l’indice d’un malaise moral qui prélude la plupart des fois à une véritable maladie nerveuse, dont les conséquences affecteront tout le reste de sa vie. Nos savons tous que l’âge du développement est le plus important de la vie : une dénutrition morale ou une intoxication de l’esprit à cette époque se révèlent sout aussi fatales pour l’homme que la dénutrition de son corps pour sa future santé. C’est pourquoi l’éducation de l’enfant est le problème le plus important de l’humanité.

Si nous commençons à considérer comme urgent et impératif le besoin de prendre soin des enfants en créant un monde et un environnement adaptés, nous accomplirons une œuvre importante pour l’humanité.

Comprenons bien que plus l’environnement correspondra aux besoins de l’enfant, plus l’intervention de l’enseignant pourra être limitée. Toutefois, n’oublions par ici un principe important. Laisser l’enfant libre ne signifie en aucun cas l’abandonner à lui-même et encore moins le négliger. Notre aide à l’âme enfantine ne doit pas se traduire par une indifférence passive face aux difficultés de son développement avec prudence, en apportant des soins chaleureux.

D’ailleurs, le simple fait de préparer soigneusement l’environnement de l’enfant est déjà une tâche de très grande importance, puisqu’il s’agit de créer un monde nouveau : le monde de l’enfance.

L’environnement lui-même l’aide à s’améliorer continuellement car, étant donné que chaque petite erreur est visible, l’intervention de la maîtresse n’est pas nécessaire ; elle peut fort bien rester simple spectatrice des petits incidents qui surviennent. Peu à peu, l’enfant aura comme l’impression d’entendre la voix des objets qui, dans leur langage muet, lui parlent et le préviennent de ses petits manques d’attention : «Fais attention, tu ne vois pas ? Je suis la petite table, je suis toute lisse et laquée, ne me salis pas, ne me tache pas !» De même, l’aspect esthétique des objets et de l’environnement stimule formidablement l’enfant à être actif et à redoubler de vigilance.

La répétition continuelle de certaines actions permet à l’enfant d’accomplir de véritables prouesses tout en le rendant heureux. Nous voyons de tout-petits enfants dès le plus jeune âge s’habiller et se déshabiller seuls, se boutonner, faire et défaire nœuds et boucles, mettre la table impeccablement, nettoyer verres et assiettes.

Ce qui se passe dans l’esprit est l’application d’une loi qui permet de résoudre la question de l’éducation. Il m’apparut clairement que l’idée de l’ordre et le développement du caractère, de la vie intellectuelle et émotionnelle, doivent découler de cette source mystérieuse et cachée. Dès lors, je m’employai à trouvai des objets expérimentaux qui facilitent la concentration, tout en étudiant soigneusement l’environnement qui présente les conditions extérieures les plus favorables à cette concentration. C’est ainsi que je commençai à mettre au point ma méthode.

La clé de toute pédagogie se trouve certainement en ceci : savoir reconnaître les instants précieux de la concentration, pour les utiliser dans l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, des chiffres, puis, plus tard, de la grammaire, de l’arithmétique, des langues étrangères, etc. D’ailleurs, tous les psychologues s’accordent pour dire qu’il n’y a qu’une seule manière d’enseigner : susciter chez l’étudiant le plus profond intérêt en même temps qu’une attention vive et constante. Il ne s’agit donc que de cela : utiliser la force intérieure de l’enfant pour sa propre éducation. Est-ce possible ? Non seulement c’est possible, cela est même nécessaire.

Il s’ensuit que la tâche de la nouvelle institutrice se révèle plus délicate et sérieuse qu’auparavant.

Le plus difficile c’est de faire comprendre à l’institutrice que pour que l’enfant progresse, elle doit s’éclipser et renoncer aux droits qu’on lui a reconnus jusque-là ; elle doit bien comprendre qu’elle ne peut avoir la moindre influence immédiate ni sur la formation, ni sur la discipline de l’élève, et qu’elle doit pleinement faire confiance aux énergies latentes de celui-ci.

En revanche, son action indirecte doit être assidue : elle doit préparer l’environnement en toute connaissance de cause, disposer le matériel pédagogique à bon escient et prendre soin de familiariser l’enfant avec les tâches de la vie courante. C’est à elle de savoir distinguer l’enfant qui cherche sa voie de celui qui a fait fausse route ; elle doit toujours être calme, prête à accourir quand on l’appelle, pour montrer son amour et sa sollicitude. Être toujours prêt : voilà tout.

L’institutrice doit se consacrer à la formation d’une humanité meilleure.

 

Le caractère de l’enfant

Par caractère, nous n’entendons pas seulement les traits du caractère moral, mais bel et bien l’ensemble de la personnalité complexe de l’enfant, laquelle au-delà de ses simples manifestations intellectuelles et physiques, constitue une unité qui ne peut être analysée que dans le cadre d’une étude psychologique.

Une fois formée la discipline de l’enfant, celui-ci est sur la voie du développement psychique naturel. Les enfants qui l’ont atteinte deviennent de plus en plus travailleurs, tant et si bien qu’ils sont incapables de rester sans rien faire. Il arrive même qu’ils s’occupent en attendant quelqu’un. Ils sont totalement ouvert à l’activité.

Au fur et à mesure que ce type de développement s’affirme, la période de fausse fatigue se fait plus brève, tandis que se rallonge celle du «calme» qui suit le travail, où l’enfant met en œuvre ce qu’il a appris.

Il s’agit là d’un calme d’une nature bien particulière, un «repos dans l’activité». Entre-temps, se poursuit sans doute un travail intérieur, dénué de tout rapport avec le monde extérieur. L’enfant est profondément tranquille, il observe ce qui l’entoure, remarque dans les moindres détails, fait toutes sortes de découvertes.

La concentration comprend donc 3 périodes : la période préparatoire, celle du «grand travail» qui est en rapport avec un objet du monde extérieur, et une troisième qui n’a lieu que dans le for intérieur de l’enfant et lui procure joie et clarté. Un rayon de cette clarté se reflète aussi sur l’environnement qui l’entoure ce qui fait que l’enfant observe des choses dont il n’avait cure jusque là.

Il s’agit de donner à l’enfant la possibilité de se développer tranquillement selon les lois de sa nature. De cette manière il va se fortifier, et une fois fort, il fera bien plus que nous n’osions espérer pour lui.

Il est étonnant de voir à quel point s’est développé l’enfant auquel on a permis d’exercer les fonctions essentielles de son esprit (concentration) dans la paix et la liberté !

 

L’environnement de l’enfant

La très grande influence que l’environnement exerce sur les être vivants a été désormais constatée à plusieurs reprises par les biologistes. Les théories matérialistes de l’évolutionnisme vont jusqu’à lui attribuer la faculté d’agir considérablement su la vie et sur la forme des êtres, en les faisant changer et en les transformant.

J’aimerai donner un conseil très simple à toutes les mères : «Laissez donc vos enfants de 3 ou 4 ans se laver et se déshabiller seuls, laissez -les manger seuls en prenant leur temps !»

Si nous étions obligés de vivre un seul jour dans les conditions que nous imposons à nos enfants, je pense que nous serions fortement gênés. Nous serions contraints de gâcher toutes nos énergies pour nous défendre, nous essaierions de le faire en protestant constamment : «Laisse-moi, non, je ne veux pas !» et nous finirions par éclater en sanglots comme le font les enfants, faute d’avoir trouvé un autre moyen de défense. Pourtant, les mères disent : «Quel enfant capricieux ! Il refuse de se lever, ne veut pas se coucher à l’heure dite et n’arrête pas de dire : je ne veux pas, je ne veux pas ! C’est bien connu que les enfants ne doivent jamais dire : je ne veux pas !»

Voici donc énoncés 2 principes fondamentaux : les meubles doivent être légers et disposés de manière à ce que l’enfant puisse les transporter facilement ; les tableaux seront accrochés à une hauteur suffisante pour qu’il puisse les regarder à son aise. Nous devons disposer tout le reste avec le même soin, à commencer par les tapis et jusqu’aux plateaux, les assiettes, etc. L’enfant doit être en mesure d’utiliser tout ce qu’il lui faut pour le rangement de la maison et doit pouvoir faire toutes les petites tâches du quotidien : il doit balayer, brosser les tapis, se laver, s’habiller, etc..

Il faut que les objets soient solides et attrayants aux yeux de l’enfant ; la «Maison des enfants» doit être belle et agréable dans tous ses détails, car la beauté invite à l’activité et au travail. Les adultes aussi souhaitent avoir une belle maison pour alimenter l’amour au foyer ! Je dirai presque qu’il y a un rapport mathématique entre la beauté de l’environnement et l’activité de l’enfant : par exemple, il balaiera bien plus volontiers avec un joli balai qu’avec un objet laid.

De nombreuses personnes m’ont conseillé, pour éviter le bruit, d’équiper les pieds de tables de roulettes en caoutchouc, mais je préfère le bruit, car il dénonce le moindre mouvement brusque. On sait bien que l’enfant n’est pas capable de mouvements réguliers et maîtrisés : par rapport aux nôtres, ses muscles font des mouvements désordonnés, justement parce qu’ils n’ont pas encore appris l’ordre et l’économie.

Il doit aussi y avoir un certain nombre d’objets fragiles : verres,assiettes, vases, etc… Sur ce point, je suis certaine que les adultes s’exclameront : «Comment ? Mettre du verre entre les mains d’un enfant de 3 à 4 ans ! Il le cassera sans doute !» De cette manière, ils montrent tenir davantage au verre qu’à l’enfant : un objet de peu de valeur nous semblera donc plus précieux que l’éducation du mouvement de l’enfant.

Et nous, qu’allons-nous faire ?

Rien.

Nous nous sommes occupés de lui procurer ce qu’il lui fallait. Désormais, il nous faut apprendre à nous maîtriser, nous tenir à l’écart, le suivre presque, à distance, sans le fatiguer avec notre intervention, mais sans pour autant jamais l’abandonner.

 

L’enfant dans la famille

L’éducation moderne, qui observe l’enfant bien avant de se risquer à vouloir l’éduquer, doit finir par pénétrer au sein même de la famille pour y créer, en plus d’un nouvel enfant, de nouveaux pères et de nouvelles mères aussi.

Face aux enfants sans défenses, les parents représentent une puissance et une autorité sans pareilles ; de plus, compte tenu de la position qu’ils assument, ils sont dans l’obligation de donner constamment le bon exemple.

De nombreux parents exigent de leurs enfants qu’ils se soumettent à leurs ordres sans broncher, tout en souhaitant être aimés du fond du cœur. Dans ce cas aussi, les enfants se montrent souvent maîtres des parents, car leurs pensées sont pures et leurs sentiments incroyablement justes.

La jeune âme de l’enfant s’oppose et se défend constamment. Comme cela arrive chez tous les impuissants, cette dissension se manifeste parfois par des mouvements nerveux, la bouderie, l’entêtement, les larmes et les spasmes.

Le système nerveux de l’enfant souffre de ce conflit et les médecins d’aujourd’hui commencent à constater que la cause intime de nombreuses maladies nerveuses n’est autre que l’oppression subit dans l’enfance. C’est souvent dès l’enfance qu’apparaissent des symptômes dangereux comme l’insomnie, les frayeurs nocturnes, les troubles digestifs, voire le bégaiement. Tous ces maux ont une même et unique cause.

Les parents font honnêtement de leur mieux pour guérir les maladies nerveuses de leurs enfants et s’efforcent d’améliorer les défauts de leur caractère. Ils épuisent toutes leurs forces pour remédier aux maux qu’ils ont eux-même provoqués et qui continueront à subsister à l’âge adulte.

Libérons l’âme opprimée de l’enfant ! Comme par enchantement, nous verrons disparaître tous ses maux, tout au moins ceux provoqués par l’oppression.

Réfléchissons à ce qui est réellement nécessaire à l’enfant, puis faisons en sorte de le lui apporter. Mais pour atteindre ce but, il faut préparer les parents.

Presque chaque mère connaît désormais les soins physiques à prodiguer à son enfant : elle connaît les règles de l’alimentation, la température à laquelle il se développe le mieux et les bienfaits de la vie au grand air qui fournit généreusement ses poumons en oxygène.

Mais l’enfant n’est pas simplement un petit animal à nourrir ; dès sa naissance, c’est une créature dotée d’une âme et si nous devons en prendre soin, il ne nous suffit pas de nous occuper de ses besoins matériels. Il faut lui ouvrir la voie au développement spirituel, il faut, dès le premier jour, respecter les mouvements de son âme et savoir les seconder.

L’hygiène du corps nous fournit des directives sûres pour prendre soin de l’enfant ; l’hygiène de l’âme, qui s’étend à un domaine bien plus vaste, doit venir la compléter.

Il faut donner à l’enfant un univers qui n’appartient qu’à lui seul : un petit lavabo, rien que pour lui ; des petits fauteuils, une commode à tiroirs qu’il puisse ouvrir facilement, avec des objets d’usage courant à utiliser ; un petit lit pour sa nuit avec une jolie couverture qu’il pliera et dépliera tout seul. Un environnement dans lequel l’enfant pourra vivre et jouer : nous le verrons alors travailler des ses petites mains toute la journée, puis attendre avec impatience l’heure de se déshabiller seul pour se coucher dans son petit lit. Il époussettera ses meubles, les rangera, prendra soin de bien manger et s’habillera seul ; il sera calme et gentil, sans larmes, sans heurts, sans caprices ; affectueux et obéissant.

La nouvelle voie est une voie de l’esprit qui ne renonce pas à ce qui a été acquis en matière de santé physique, mais s’empare de cela et l’utilise pour faire de nouveaux progrès. Il va de soi que le moment psychologie reste pour nous de la plus grande importance ; c’est en cela que consiste le secret de la nouvelle éducation.

Je vais essayer d’énumérer les principes qui peuvent aider la mère à trouver la voie la plus juste.

Le plus important est le suivant : respecter toute activité intellectuelle de l’enfant et chercher à la comprendre.

De nombreuses personnes doutent probablement que les tout-petits soient dotés d’une vie intérieure. Il est vrai qu’il faut apprendre à comprendre le langage de l’âme en formation – comme tout autre langage – si nous voulons connaître les besoins de ces petits êtres, et bien comprendre l’importance de ces besoins pour cette vie en développement. Le respect de la liberté de l’enfant consiste à l’aider sans ses efforts pour grandir.

Le deuxième principe est le suivant : il faut seconder, autant que faire se peut, le désir d’activité de l’enfant ; non pas le servir, mais l’éduquer à l’indépendance.

Il est vrai que l’enfant de développe naturellement, c’est pourquoi il a besoin de beaucoup d’exercice. Si l’exercice lui fait défaut, son intelligence reste un cran en dessous ; je dirais presque qu’il y a une sorte d’arrêt dans le développement des enfants qui, dès tout petits, ont toujours été tenus debout et guidés.

C’est là une mission importante pour une mère, qui nécessite beaucoup de patience et d’amour ; la mère doit nourrir le corps et l’esprit en même temps, sachant que l’esprit doit être prioritaire. Il faut que momentanément elle laisse de côté ses idées – sûrement très louables – en matière de propreté, car dans ce cas précis elles sont d’une importance tout à fait secondaire. L’enfant qui commence à manger seul ne sait pas bien le faire et se salit donc beaucoup. Sacrifions donc la propreté à son élan légitime vers l’activité. Au cours de son développement, l’enfant perfectionnera les mouvements et apprendra à manger sans se salir. Ainsi acquise, la propreté est un véritable progrès, voire un triomphe de l’esprit de l’enfant.

Le troisième principe est le suivant : sachant que l’enfant est très sensible, plus qu’on ne le croit, aux influences extérieures, il nous faut être très vigilants dans nos relations avec lui.

Dire à un enfant qui a mal «Ce n’est rien» revient à l’embrouiller, car on nie son impression alors que, justement, il en cherche la confirmation auprès de nous. Notre participation, au contraire, lui donne le courage d’accueillir de nouvelles expériences tout en lui montrant comment répondre aux peines des autres. On en les nie pas, on ne s’y attarde pas trop, on en cherche la véritable raison : un mot tendre et affectueux est la seule réponse capable de consoler. En agissant de la sorte, l’enfant pourra continuer seul, librement, ses observations et ses expériences, et son développement physique en tirera grand profit.

Il n’est absolument pas nécessaire que nous nous montrions parfaits aux yeux de l’enfant : en revanche, il faut reconnaître nos défauts et accepter patiemment leurs observations justes. En reconnaissant ce principe, on peut presque s’excuser auprès des enfants quand on a fait quelque chose d’injuste.

Notre devoir n’est pas d’incarner un exemple de perfection pour l’enfant, car à ses yeux nous continuerons à avoir nos défauts. Souvent, il les voit bien plus clairement que nous et cela peut nous aider à les reconnaître et à nous corriger.

Suivre attentivement toutes les expressions de l’âme enfantine, donner à l’enfant la liberté de manifester ses besoins et lui assurer tous les moyens concrets nécessaires à son développement, voilà ce qui prélude à un développement et à une formation libres et harmonieux de ses énergies bourgeonnantes.

 

La nouvelle maîtresse

La certitude qu’il existe des stimulis capables de réveiller chez l’enfant des activités spirituelles est le fondement de notre système éducatif. Pour autant, il ne faut pas faire une confiance absolue à ces stimulis.

Leur plus ou moins grande efficacité dépend de l’institutrice et de sa manière de présenter le matériel pédagogique aux enfants. Dans la mesure ou elle saura rendre ces objets attrayants à leurs yeux, son enseignement sera aussi efficace que le matériel lui-même. Nous entendons donc par leçon – ou enseignement de la maîtresse – son art particulier de présenter le matériel à l’enfant et de lui en apprendre l’utilisation.

Dans notre enseignement, l’essentiel de l’activité est laissé à l’initiative de l’enfant. Dès que l’enfant atteint l’âge d’accomplir des actes raisonnés, il est en mesure de poursuivre seul son éducation, en répétant de sa propre volonté, les exercices aptes à cultiver son raisonnement ; il accomplit ainsi un travail parfaitement indépendant, qui n’appartient qu’à lui seul, où la maîtresse n’a pas à intervenir. La tâche de celle-ci consiste à mettre le matériel à sa disposition. Il suffit qu’elle lui en montre l’utilisation : ensuite elle peut laisser l’enfant à son travail. Car notre but n’est pas tant de lui donner des enseignements que d’éveiller et développer les énergies spirituelles.

Ces leçons peuvent paraître étranges, car elles se déroulent dans le silence, alors que généralement on pense à la leçon comme à une explication orale, presque comme à un bref discours. Pourtant, ces enseignements muets sont de véritables «leçons». Ils montrent à l’enfant comment s’asseoir, se lever, porter une table ou un plateau chargé de verres d’eau, comment se mouvoir avec légèreté et assurance. Ne sont-ce pas là autant de leçons ? Le «silence» aussi est une leçon. Par cet exercice, nous apprenons à l’enfant à rester assis sans bouger, et nous l’habituons à garder cette posture jusqu’au moment où une voix douce murmure son nom. Nous attirons son attention sur les plus petits mouvements de son corps pour qu’il apprenne à le commander parfaitement. La maîtresse n’obtiendra jamais ce calme par des mots, mais seulement grâce à son assurance sereine. D’une certaine manière, nous pouvons dire que «la leçon de calme» est l’un des symboles de notre enseignement. De cette manière, on peut tout enseigner, même des choses dont on croit communément pouvoir apprendre qu’à travers la parole.

Dans nos écoles, l’environnement lui-même est une leçon pour les enfants. La maîtresse doit seulement mettre en relation l’enfant et l’environnement, lui montrant comment utiliser les différents objets.

La tâche de la maîtresse est de guider le développement de l’âme enfantine, c’est pourquoi son observation de l’enfant n’a pas pour seul but d’apprendre à le connaître. Son observation doit avoir pour seul objectif – et c’est en cela qu’elle se justifie – d’aider l’enfant.

La tâche de la «nouvelle maîtresse» est très difficile. J’aimerais rappeler ici quelques principes qui pourront l’aider. Avant toute chose, elle doit savoir reconnaître les moments où l’attention se polarise. Quand l’enfant est absorbé par son «grand travail», la maîtresse doit respecter se concentration et ne pas le déranger, ni par des louanges, ni par des critiques.

En aucun cas notre méthode ne recommande le respect des défauts ou de la superficialité. Son fondement essentiel consiste à apprendre à distinguer les conditions physiques de l’enfant qui peuvent être favorables à sa santé spirituelle (et que nous pouvons appeler «le bien»), de celles qui ne peuvent rien construire, qui ne sont pas formatrices, voire qui portent atteinte à son développement, en gaspillant inutilement ses forces (que nous appelons «le mal»)

Nous aimerions que cette distinction tienne à cœur non seulement aux maîtresses mais aussi aux mères.

Nous devons aider l’enfant à se défaire de ses défauts sans lui faire percevoir sa faiblesse.

 

L’adulte et l’enfant

Il faut une réforme réelle qui puisse tracer une nouvelle voie pour l’éducation qui a été dans une impasse jusqu’à présent.

L’adulte le plus proche de l’enfant – la mère ou l’éducateur – est celui qui représente le plus grand danger pour la formation de la personnalité enfantine. La question de ce conflit primitif entre le fort et le faible ne concerne pas seulement l’éducation, mais elle se reflète aussi dans la vie psychique de l’adulte, en donnant la clé de nombreuses psychopathies et anomalies du caractère et du sentiment ; la question est donc d’ordre universel si ce n’est cyclique, car elle passe de l’adulte à l’enfant et de l’enfant à l’adulte.

Le premier pas pour résoudre intégralement le problème de l’éducation ne doit donc pas être fait vers l’enfant, mais vers l’adulte éducateur : il faut apporter de la clarté à sa conscience et le libérer d’un grand nombre de préjugés ; pour finir, il faut changer ses attitudes morales. Ce premier pas est suivi du deuxième : préparer à l’intention de l’enfant un environnement sans obstacle, adapté à sa vie.

Aux côtés du nouvel enfant, l’adulte qui est en communication avec lui – c’est-à-dire l’instituteur – prend aussi une toute autre orientation : il ne s’agit plus de l’adulte tout puissant, mais d’un adulte humble qui est devenu le serviteur de la nouvelle vie.

L’enfant demande à l’adulte serviteur d’être aidé, en s’exprimant ainsi : «Aide-moi à faire par moi-même».
S’il est vrai en effet que l’enfant se développe dans son environnement grâce à sa propre activité, il est vrai aussi qu’il a besoin de moyens matériels, de directives et de notions indispensables : c’est l’adulte qui doit pourvoir à ces besoins inhérents au développement de l’enfant. L’adulte doit dire et faire ce qui est nécessaire pour permettre à l’enfant d’agir seul utilement : s’il n’en fait pas assez, l’enfant ne peut pas agir utilement, s’il en fait trop – et donc s’il s’impose ou se substitue à l’enfant –, il éteint son élan vers l’action. L’intervention peut donc être déterminée : il existe une limité idéale à atteindre que l’on pourrait appeler «le seuil d’intervention».

Un manque peut agir comme un frein, un excès peut entraîner la confusion et la dispersion des énergies.

L’enfant est beaucoup plus élevé spirituellement que nous le supposons. Il souffre souvent non pas à cause d’un excès de travail, mais parce qu’il est obligé d’en faire un qui n’est pas digne de lui. L’intérêt de l’enfant se tourne vers un effort adapté à son grand pouvoir intellectuel et à la dignité de sa personne.

Tant que l’adulte ne prendra pas conscience de son erreur involontaire et qu’il ne se corrigera pas, l’éducation ressemblera pour lui à une jungle de problèmes sans solutions. Et ses enfants, une fois devenus hommes à leur tour, seront victimes de la même erreur qui se transmet de génération en génération.

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