Souffrance à la crèche – Sophie Desusclade

EJE journa n°42 Août/Septembre 2013
Par Sophie Desusclade – Directrice de crèche

L’ayant rencontrée, Sophie est une directrice présente sur le terrain et à son équipe. Elle connaît tous les enfants et participe à la vie collective. Elle est force de propositions concernant la mise en place d’actions favorisant le bien-être des enfants, mais aussi des adultes qui côtoient la structure et invite son équipe à se former, à faire évoluer sa pratique. Collaborer avec Sophie et son équipe fut une expérience très riche.

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Sophie, à gauche et Virginie, auxiliaire de puériculture.

Cet article, qui date de 2013, est toujours d’actualité.

Alors que les équipes de crèche, comme la plupart des adultes, ont des représentations concernant l’enfant nourries par le fantasme de l’enfant imaginé, celui qui frôle la perfection, respire l’innocence et invite au bonheur, de fait, il en est tout autrement. Les équipes qui s’occupent d’enfants en très bas âge peuvent être confrontées à la souffrance au travail, au burn-out.
Un phénomène récurrent dont il est pourtant difficile de parler tant le travail avec les petits est assimilé à la légèreté ou à la joie.

J’accompagne une équipe de crèche depuis maintenant 3 années et j’éprouve la nécessité de pouvoir revendiquer l’existence d’une souffrance au travail. Parce que cette souffrance est inhérente au public accueilli d’une part et que cette souffrance est tue d’autre part. Ne dit-on pas aux mamans qui viennent d’accoucher et qui ont le blues « Mais, pourquoi tu pleures ? Tu devrais être heureuse, il est si mignon… » Bien sûr, les progrès en terme de prévention et de connaissances en périnatalité font que ces propos sont moins entendus. Toutefois, on sait aussi que le pourcentage de dépression post-partum est de 10% et que toutes ces mères ne sont pas vues en consultation.
Qu’en est-il de la culpabilité de ces mamans qui ont peur d’être jugées car, NON, la maternité ne les a pas instantanément rendues heureuses ? Bien sûr, cette dépression est multifactorielle et les professionnelles de la petite enfance ne sont pas confrontées à l’ensemble des phénomènes y conduisant. Ce qui est commun, en revanche, c’est la dénégation dans laquelle se trouvent à la fois les professionnelles et les mères : elles sont dans l’incapacité de dire leurs difficultés, de les mettre en mots, de demander de l’aide. Ne pourrait-on donc pas faire un lien entre les archaïsmes du bébé et la spirale dépressogène dans laquelle une équipe peut être propulsée ?

Les angoisses des bébés

La population accueillie en crèche est composée de très jeunes enfants, particulièrement des bébés, aux prises avec de nombreux ressentis archaïques. Ces archaïsmes, aussi nommés « anxiété primitives », sont constitués par des angoisses de chute, de liquéfaction, de morcellement, de craintes qui ne sont pas encore traduisibles en émotions chez le bébé. Ces ressentis, qu’ils soient physiques ou psychiques, sont rendus par des cris, de l’agitation, de l’angoisse. L’objectif ici est de s’interroger sur les retentissements potentiels de ces comportements sur une équipe de crèche.

La déliaison

Les équipes sont soumises, tout au long de la journée, à des projections négatives émanant du public accueilli. Alors même que l’expérience et la formation devraient pouvoir permettre aux professionnelles de maintenir une distance les protégeant de ces projections, il apparaît que ce n’est pas le cas.
Il semble que les équipes sont en difficultés pour s’adapter au rythme particulier de chaque bébé quand bien même l’existence d’un projet d’établissement prônant l’importance d’une prise en compte singulière. L’enfant est donc contraint de s’adapter à la collectivité pour préserver le rythme de celle-ci. Les échanges virulents sur ces thèmes sont nombreux au sein de l’équipe de professionnelles, chacune reprochant aux autres de dysfonctionner. Il me semble que ces épisodes de crise, de conflit, traduisent une « déliasion pathologique » de l’équipe dont Jean-Pierre Pinel explique la survenue comme étant l’expression « d’une forme de résonance négative entre la pathologie centrale des patients accueillis et les failles latentes de la structures institutionnelle ». Il est vrai que le public accueilli dans les crèches ne présente pas de pathologie, mais des archaïsmes sont présents chez les bébés, archaïsmes qui, s’ils perdurent, sont considérés comme pathologiques. Ces archaïsmes doivent, peu à peu, disparaître : au fur et à mesure que l’enfant prend conscience qu’il ne fait plus partie de sa mère, il commence à posséder la capacité de se sentir exister par lui-même. C’est ce que l’on nomme le sentiment de continuité d’existence, qui efface l’angoisse liée aux ressentis archaïques. Les professionnelles sont donc confrontés quotidiennement à la violence de l’angoisse du bébé qui est « une forme normale de pathologie psychotique ». Ces équipes sont aux prises avec des angoisses de même forme que celles exerçant en hôpital de jour, en institut médico-éducatif ou encore en maison d’accueil spécialisé. Cela peut être choquant, néanmoins l’expérience de terrain permet d’identifier plusieurs indicateurs communs entre ces équipes.

Un phénomène de bouc émissaire

Il existe dans les crèches de nombreux moments de crise. Le fonctionnement des équipes révèle une difficulté à se positionner sur le registre professionnel : alors que les conflits personnels sont majeurs, il semble difficile d’aborder les questions pragmatiques relatives à l’accueil des enfants et à la qualité du service rendu aux familles. La pensée est comme paralysée, l’énergie créatrice, bien nécessaire au développement de l’enfant, donnant une forme à la pulsion de vie, est en berne. C’est cela sans doute que Jean-Pierre Pinel nomme « l’usure institutionnelle », il poursuit en notant « ces dérégulations qui relèvent du désinvestissement se manifestent toujours sous la forme d’une souffrance traversant la personne. »
D’autre part, des personnes sont désignées par l’équipe comme étant les auteurs de dysfonctionnement de l’institution, les attaques verbales peuvent prendre la forme de propos violents, voire insultants qui poussent la personne à s’écarter momentanément du lieu de travail. Il est vrai que les arrêts de travail sont nombreux, on ne reviendra pas sur le lien simpliste entre mal de dos et en avoir plein le dos et pourtant… Ce sont des salariés « bouc émissaires », qui sont montrées comme persona non grata et sont victimes de l’exclusion des autres professionnelles.
Jean-Pierre Pinel décrit ce processus : « la déliaison des liens institutionnels s’exprime électivement par la mise en acte de procédure superficielle… », avant de poursuivre : « tout se passe comme si le sujet était en quelques sorte arraché de la peau psychique commune pour sauvegarder l’illusoire unité de l’ensemble. » Ce mécanisme semble mettre en exergue une institution souffrante qui, par des moyens de défense inappropriés, tente de maintenir une unité. Alors que la déliaison de l’équipe s’exprime ici par une souffrance de certaines salariées pointées du doigts, il apparaît qu’une autre partie de l’équipe profite de ce clivage pour asseoir son omnipotence. Le clivage est une illustration de déliaison dans les équipes de crèche, il invite aux fonctionnements individuels et empêche le collectif d’adhérer à des règles de fonctionnement.

Une perte de sens

Ces différents éléments démontrent que « l’appareil psychique d’équipe », notamment en mesure de « détoxifier » les projections d’angoisse du bébé, se montre défaillant dans les périodes de crise institutionnelle. Les angoisses ne sont pas contenues, cette défaillance conduit l’équipe à se confronter à la matière brute des projections de l’enfant. Ces projections ne pouvant être introjectées puis élaborées par l’équipe, par un projet commun, par des valeurs communes, elles viennent confronter l’équipe au vide de sens. Il me semble que cette perte de sens dans le travail va impacter le stock d’énergie vitale des professionnelles et conduire à une forme de dépression.
Pour moi, il y a une résonance entre les angoisses des bébés, la démotivation, la perte de sens et les conflits d’équipe.

Reconnaître ses maux, y mettre des mots

Alors que les équipes de crèche sont en souffrance, peu d’écrits relatifs à ce fait là existent sauf l’excellent ouvrage de Denis Mellier, L’inconscient à la crèche, qui est toutefois peu accessible sans quelques connaissances en psychologie.

Il y a une immense brèche entre l’enfant fantasmé et les projections nocives auxquelles les professionnelles de la petite enfance sont confrontées. Or, on ne dit jamais que c’est difficile de s’occuper des enfants, que cela peut conduire à la souffrance au travail, car c’est un trop beau métier !

Je reprendrai ici les propos de Xavier Renders selon lesquels une institution qui va bien « c’est celle où l’on parle, où l’on décide, où l’on reconnaît ses maladies. »

Pour que les espaces d’accueil collectif soient des lieux où on continue à penser un accueil de qualité, essayons de dire tout haut qu’accompagner le développement de l’enfant :
– c’est complexe dans les ressentis que cela peut générer chez les professionnels et la culpabilité en résultant ;
– cela engendre beaucoup de conflits d’équipe inhérents à la population accueillie ;
– c’est merveilleux et magique, quand on a trouvé en équipe une mise en sens des projections et des comportements des enfants, « un contenu significatif » inducteur de reliance.

Sophie Desusclade

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