Les dangers de la télé pour les bébés – Serge Tisseron

EDITEUR : ERES
DATE DE PREMIERE PUBLICATION : 2018
DATE DE PUBLICATION : 2009
COLLECTION : DU COTE DES PARENTS
AUTEUR : SERGE TISSERON

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Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches, membre de l’Académie des technologies, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot.

Il a imaginé en 2007 les repères 3-6-9-12, pour apprivoiser les écrans », et l’activité théâtrale appelée le « Jeu des Trois Figures » pour développer l’empathie de la maternelle à la 6 ème, qui bénéficie d’un agrément de l’E.N. Son site ici.

 

 

 

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Avant-propos

L’année 2001 a vu la création du Collectif Interassociatif de l’enfance et des médias, le CIEM. Il regroupait plus de 16 associations nationales (familiales, d’éducation populaire, de parents d’élèves, de syndicats d’enseignants, de rechercher sur les médias et l’enfance…), dans le but d’interroger la vulnérabilité des mineurs face aux écrans.
La seconde campagne est celle que j’ai initiée en 2006, en lançant sur le site belge yapaka.be une pétition contre les chaînes de télévision spécifiquement dédiées aux enfants de moins de 3 ans.
Enfin, en 2013, l’Académie des sciences a publié un avis intitulé « L’enfant et les écrans », précisant notamment : « Toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et DVD) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent au contraire avoir des effets négatifs : prise de poids, retard de langage, déficit de concentration et d’attention, risque d’adopter une attitude passive face a monde. Les parents doivent être informés de ces dangers. Les pédiatres et médecins généralistes peuvent jouer un rôle d’alerte important auprès des familles. Ils ne doivent pas hésiter à interroger les parents sur la présence d’un poste de télévision dans la chambre de l’enfant et sur son temps de consommation d’écran. »

Si la consommation des écrans dans la petite enfance est dangereuse, ce n’est pas parce qu’elle entraînerait une « addiction » qui nécessiterait un « sevrage », voire une « désintoxication », mais parce que plus les enfants passent de temps devant eux, moins ils en ont pour les activités interactives et les expériences sociales fondamentales.

Des compétences telles que le partage, l’appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance au fil des échanges et des rencontres, s’en trouvent menacées. Proposons des activités interactives – jeux, coloriage, promenade, lecture…- à nos enfants et ils se détourneront spontanément des écrans !

De la même façon que les barres chocolatées et les sodas font perdre à nos enfants le goût d’une alimentation équilibrée en leur faisant rechercher, en toutes circonstances les aliments les plus sucrés, les programmes télévisuels leur font perdre peu à peu le goût des rythmes lents, des mondes nuancés et du plaisir d’être seul avec soi-même.

Ils sont l’équivalent des produits alimentaires « trop gras, trop salés, trop sucrés », ils sont « trop colorés, trop mouvementés, trop excitants ». Avec le risque de détourner du même coup le jeune enfant d’apprentissages cognitifs, manuels et relationnels essentiels.

Avec les écrans, nous sommes tous dans le même bain, et nos enfants apprendront bien mieux par l’exemple que nous leur donnerons que par les conseils que nous leur prodiguerons.

La métaphore alimentaire : chacun sait bien que tous les aliments sont bons, à condition de respecter les préconisations d’âge. Le bifteck, c’est bien pour un adulte, mais personne n’en mettrait dans le biberon de son nouveau-né !
Il en est exactement de même dans le domaine des écrans. Apprenons à consommer des produits de qualité, et à proposer à nos enfants des outils de création. Il n’en manque pas, dont beaucoup sont en accès libre sur internet.
En troisième lieu, cette comparaison permet de mettre l’accent sur les pratiques familiales et conviviales partagées.
De la même façon qu’il est déconseillé de manger toute la journée et qu’il est bien préférable de s’alimenter à des horaires fixés par avance, il est bien plus souhaitable de consulter les écrans à des horaires réguliers que l’on s’est fixés pour cela.

Les écrans peuvent aussi constituer de formidables supports d’apprentissage. C’est pourquoi, s’il est essentiel d’apprendre à s’en passer, et notamment avant 3 ans, il est tout aussi essentiel d’apprendre à s’en servir. C’est l’objectif de la campagne d’affiches et de conférences dites des « Balises 3-6-9-12 ».

Les professionnels de la petite enfance ont un rôle majeur à jouer dans cet effort de prévention. Ils ont la confiance des parents et ils peuvent être de puissants relais éducatifs. Il suffirait pour cela qu’ils demandent, lors de chaque entretien, si l’enfant a une télévision dans sa chambre et combien de temps il passe par jour à la regarder, puis qu’ils prennent quelques minutes pour expliquer aux parents les dangers d’une consommation télévisuelle précoce et les bienfaits d’une vie familiale dans laquelle on se parle et on joue ensemble.

Introduction

Le 18 octobre 2008, soit 2 jours après le lancement de Baby First, j’ai mis une pétition en ligne pour alerter sur les dangers de ces chaînes. Elle a reçu le soutien de près de 30 000 usagers et de la quasi-totalité des associations de professionnels de la petite enfance.

La lutte a payé. Depuis le 1er novembre 2007, les distributeurs sont obligés de porter à la connaissance de leurs abonnés l’avertissement suivant : « Ceci est un message du Conseil supérieur de l’audiovisuel et du ministère de la Santé : regarder la télévision peut freiner le développement des enfants de moins de 3 ans, même lorsqu’il s’agit de chaînes qui s’adressent spécifiquement à eux. »

Ce succès a aussi été rendu possible par l’entrée en lutte du CIEM qui s’emploie depuis 2001 à dénoncer les violences médiatiques sous toutes leurs formes et qui appelle à une éducation aux médias pour tous.

La télévision eut, en effet, constitué un excellent divertissement, un extraordinaire outil de découverte du monde et un formidable support d’échanges familiaux. Le problème est qu’elle n’est rien de tout cela pour les bébés !

Le mythe des « programmes adaptés »

Les programmes pour enfants sont très bien adaptés à leurs centres d’intérêt et à leurs capacités… si on garde à l’esprit qu’il s’agit d’en faire le plus vite possible des consommateurs, voire des prescripteurs de consommation familiale.

A la question « Cette nouvelle chaîne pour les bébés de 6 mois à 3 ans est-elle adaptée aux tout-petits ? », le psychologue interviewé répond : « Oui, dans la mesure où les programme sont simples, de courte durée, sans publicité et dénués de violence. » On reconnaît ici l’argument majeur en faveur des chaînes pour les bébés. Mais ce raisonnement présenté comme indiscutable pose en réalité bien des problèmes : d’une part, rien ne prouve que les programmes pour bébés soient « adaptés » ; d’autre part les rares études menées à ce jour – notamment celles de D.A. Christakis et F.J. Zimmerman – semblent indiquer qu’ils ne le sont pas du tout.
A la question de savoir ce qu’est un bon programme pour bébés, la réponse est : « Les bébés adorent tout ce qui est répétitif, car ils aiment maîtriser ce qui les entoure. En résumé, un bon programme pour bébés est une émission qui ennuie les parents !
Comme les « Télétubbies ». De fait, les programmes pour enfants sont bien incroyablement répétitifs, mais c’est d’abord pour en diminuer le coût de production.

Le problème est que, comme nous le verrons, les seules études expérimentales réalisées à ce jour prouvent non pas que « ça ne sert à rien » de mettre un bébé devant la télévision, mais que c’est préjudiciable à ses acquisitions.

Les spécialistes de la petite enfance désignent cette forme particulière de relation au monde sous le terme d’intelligence sensori-motrice.

Pour un enfant de 2 ans, plus d’une heure par jour devant le petit écran, c’est trop ! Même chose si les parents la regardent tout le temps. Le deuxième danger est d’empêcher le petit de s’ennuyer en le mettant systématiquement devant le poste. Or, l’ennui est primordial ! Il permet de faire émerger les processus imaginaires.

Et même pour ceux qui essayeraient d’en faire un usage modéré, rappelons qu’une chaîne de télévision n’est pas un DVD. Elle fait se succéder les programmes en continu, et ce n’est pas du tout la même chose que de choisir un DVD parmi d’autres et de le revoir plusieurs fois. En regardant à plusieurs reprises le même DVD, en effet, l’enfant apprend à anticiper la succession des actions et à faire fonctionner sa mémoire.

Tout enfant installé devant un écran risque d’y rester très longtemps sans même s’en apercevoir, aux dépend de toutes les activités interactives et développementales qu’il aurait sans cela.

Le bébé « dans » et devant les images.

Quand un bébé vient au monde, il est ce qu’on appelle « un prématuré physiologique ». La maturation de son système nerveux n’est pas achevée et se termine dans les premières semaines de sa vie.

Ce sont ses premiers jeux qui lui permettent de construire des représentations psychiques détachées de ce qu’il voit et entend, et de se placer « devant » le monde. Ses premiers jeux, et certainement pas la télévision !

L’enfant ne vient pas au monde avec une image de lui-même déjà construite. Il la fabrique peu à peu en apprenant progressivement où sont ses pieds, ses mains… Il a besoin pour cela d’expérimenter son corps dans l’espace, et, bien sûr, nous sommes ici aux antipodes de la situation induite par la télévision.

Violence à la télé et violence de la télé

De l’imitation motrice à la recherche des programmes adultes.

Une étude de Tiffany Pempek (Georgetown University, 2008) vient de montrer que la télévision perturbe le développement d’un bébé même en bruit de fond.

D’autres recherches ont montré que la capacité de se concentrer sur une activité est un facteur prédictif important du développement ultérieur. Les auteurs en concluent que la télévision est nocive au développement des bébés même en bruit de fond, et qu’il est préférable que les parents l’éteignent quand leur bébé est dans la pièce.

A partir de 2 ans ½ ; les enfants commencent à reconnaître les contenus de ce qu’ils voient.

Entre 3 & 5 ans, l’enfant affine progressivement sa perception et sa compréhension, et apprend à construire des liens logiques entre les différents moments du spectacle qui se déroule sous ses yeux.

Les 4 sources de la violence des images

La violence que les écrans font aux bébés nous oblige à distinguer 2 domaines souvent confondus : les images dont le contenu est violent et la violence des images.

Mais qu’est-ce qui fait qu’une image peut faire violence ? Il y a bien 4 raisons à cela. La première concerne bien entendu les images qui ont un contenu objectivement violent.
La deuxième concerne le pouvoir de certaines images de réveiller des traumatismes personnels passés : un enfant qui a été soumis à un deuil ne regardera pas un film mettant en scène un décès de la même manière qu’une personne qui n’y a pas été confrontée et quelqu’un qui a perdu ses parents dans un accident de montagne ne réagit pas comme les autres à un spectacle d’accident de montagne.
La troisième raison pour laquelle certaines images peuvent faire violence concerne le montage et l’utilisation de bandes-son souvent agressives, mêlant des percussions, des bruits cardiaques, des bruits respiratoires et des râles – dont on ne sait jamais très bien s’ils sont de plaisir ou de souffrance. L’existence de tels accompagnements sonores explique qu’un spectateur se sente parfois malmené par des images sans en comprendre la raison : il ne l’est pas à cause des images, mais à cause de l’accompagnement sonore. Ce qui se passe dans un tel moment pour un adulte nous permet de comprendre le trouble qui peut envahir un bébé face à des images angoissantes dont le sens reste pour lui ambigu.
La quatrième raison réside dans leur capacité de bousculer les repères et de provoquer la confusion.

La mère télévision, hyperstimulante et pathogène.

Les enfants paraissent calmes face à l’écran car ils encaissent à chaque instant des charges émotionnelles considérables qu’ils ont bien de la peine à gérer ! Comment expliquer qu’un enfant qui regarde la télévision bouge si peu compte tenu des émotions intenses qu’il éprouve, alors que les mêmes émotions vécues dans la vie quotidienne se traduisent chez lui par une transposition motrice quasi immédiate ? La seule explication est que le jeune enfant, qui n’a pas encore la maîtrise de ses émotions, apprend précocement à les cliver face à l’écran de télévision.

L’enfant, si calme 2 minutes avant, hurle, se roule par terre, grimpe aux rideaux. Ce ne sont pas des signes d’« addiction » et encore moins d’agressivité, mais de surcharge émotionnelle.
Bien entendu, cette surcharge émotionnelle n’est pas condamnée à rester sans solution. L’enfant stressé par les images qu’il voit a toujours le désir de s’en donner des représentations personnelles afin de favoriser l’écoulement des tensions qu’il éprouve. Pour cela, il dispose de 3 moyens complémentaires : le langage, le dessin et le jeu.

C’est peu dire que cette surcharge d’images complique ses apprentissages.

La télévision devient ce qui l’excite et le calme à la fois, selon un rythme toujours imposé par elle, et avec une intensité largement supérieure aux stimulations habituelles de la vie quotidienne.

La télé perturbe la construction de la représentation de soi.

Un jeune enfant interagit avec le monde pas tous ses sens. Il suffit de le regarder jouer pour s’en apercevoir.

Il porte sans cesse à la bouche et recherche le bruit que font les objets qui l’entourent. La relation du jeune enfant à ses jouets est multisensorielle, associant la vue, l’audition, le toucher et l’odorat. C’est dans cette intrication que se tisse son image inconsciente du corps et que s’installe ce sentiment d’être à la fois « dans son corps » et au monde.

La télé retarde le langage.

Pour chaque heure par jour pendant laquelle un bébé regarde un DVD ou des vidéos, ses apprentissages en vocabulaire diminuent de 6 à 8 mots par rapport aux enfants qui ne regardent pas ces programmes.

Non seulement il n’y a pas d’avantages évidents à mettre un bébé devant la télé, mais il y aurait même plutôt un danger.

Pour un enfant de moins de 24 mois, il est impossible de parler de programmes « adaptés ». Seul compte les heures passées devant l’écran.

Le fait le lire ou de raconter tous les jours une histoire est corrélé avec une habileté linguistique importante. Ce n’est pas surprenant dans la mesure où ces activités encouragent chez l’enfant non seulement la compréhension, mais aussi la répétition des mots du vocabulaire. Les parents qui lisent souvent des livres avec leurs enfants ou leur racontent régulièrement des histoires potentialisent considérablement les possibilités linguistiques de ceux-ci.

Apprendre à regarder autrement.

Même si un adulte ne regarde la télévision qu’un quart d’heure par jour avec son enfant, il est très important que pendant ce laps de temps, il adopte une attitude active. Il doit donner son jugement sur les images, et inviter l’enfant à faire de même, afin que celles-ci deviennent un support d’échanges et non pas de fascination. Nous croyons parfois que quand il y a un écran allumé chez nous, il est fait pour être regard. C’est une erreur. Habituons-nous à l’idée qu’il est fait pour être commenté. C’est même toute la différence entre écran de télévision et écran de cinéma.
Le modèle que nous devons apprendre à développer vis-à-vis des écrans est finalement celui d’un livre d’images. Lorsqu’un parent ouvre un livre d’images avec un enfant, ce n’est pas pour se contenter de le regarder en silence. Mon fils, il y a très longtemps, me disait : « Papa, fais la parole ! » Le tout-petit attend du parent qu’il mette sur les images des mots qui lui sont directement destinés, des mots qu’il est capable de comprendre et qui l’introduisent à une relation médiatisée par les écrans.

L’enkystement des identifications précoces.

Le pouvoir du présentateur

L’influence du paysage audiovisuel sur les adultes est maintenant bien connue. Elle s’exerce de 2 façons complémentaires : en invitant les auditeurs-spectateurs à s’intéresser à certains événements plutôt qu’à d’autres ; et en orientant sur ce qui leur ai proposé. La première de ces 2 formes d’influence est quantitative et concerne l’impossibilité de s‘intéresser à tout ; la seconde est plutôt qualitative et concerne la valeur à donner à l’information que chacun privilégie.

Ce n’est un secret pour personne que les rédactions de nombreux journaux – papiers ou audiovisuels – choisissent leurs sujets en fonction des attentes des usagers.

Cette propension des médias à alimenter la restriction des intérêts de chacun est malheureusement sur le point de trouver un allié de choix dans ce qu’on appelle l’internet et le mobile « affinitaires ». Bientôt, les ordinateurs embarqués dans nos machines quotidiennes apprendront à repérer les sujets qui nous intéressent, afin de nous les proposer en priorité. Le risque est évidemment que ceux qui n’aiment que les concours canins et les matchs de foot finissent par croire que le monde s’y réduit, tout du moins jusqu’à ce qu’un événement d’une extrême gravité ne leur rappelle que la réalité ne se laisse pas oublier si facilement !

D’un certain point de vue, la télévision est le média idéal. Le visage du présentateur qui regarde chaque téléspectateur dans les yeux a en effet le pouvoir de réveiller chez lui un souvenir enfoui, mais prompt à être réactivé : celui du visage qui lui signifiait, par ses mimiques et ses intonations, quand il était enfant, la valeur affective à accorder à chaque événement nouveau. A cette époque, lorsque surgissait un imprévu, une mimique souriante et une voix détendue signifiaient à l’enfant qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Au contraire, un léger froncement de sourcils et une voix un peu plus forte alertaient sur un danger possible.
Nous avons tous oublié ce premier visage, mais à la vue en gros plan du présentateur télévisé en réactive la mémoire.

Des modèles sexués et conformistes

La plupart des dessins animés pour enfants exaltent l’hyperpuissance des héros masculins tandis que les héroïnes sont souvent réduites à de super-fées, quand ce n’est pas à de simples figurantes. Les garçons qui regardent ces séries sont donc engagés à s’identifier à des personnages invincibles et ont du coup tendance à recourir à la violence plus facilement, puisqu’ils se rêvent volontiers invulnérables. En revanche, les filles, invitées à s’identifier à des poupées, ne courent pas le même risque. Bien sûr, ces programmes ont forcément des effets sur elles aussi, mais, à ma connaissance, ils n’ont fait l’objet d’aucune étude…

La télé méduse

Chez le bébé, le plus important ne consiste pas en représentations d’action, mais en sensations et émotions. Il est engagé dans la construction de différents invariants de l’expérience de soi plutôt que dans la mémorisation d’actions sociales. Il apprend à se percevoir comme un être qui ressent, qui agit, et qui a des perceptions au sujet de son propre corps. Ces premières expériences organisées autour de la perception de soi comme agent ou spectateur du monde impliquent le regard ou d’autres sens, et participent à l’édification du premier niveau de soi.
C’est pourquoi le bébé, à la différence de l’adulte, est plus enclin à intérioriser des sensations, des rythmes et des émotions, que des modèles comportementaux. Du coup, c’est évidemment dans cette direction que va s’exercer sur lui l’influence de la télévision. Le problème est qu’il s’agit le plus souvent de séquences d’interactivité de courte durée et dont l’interruption est brutale.
Pour en comprendre les effets, prenons l’exemple d’une situation d’interaction réelle : un adulte sourit à un bébé, celui-ci répond par un sourire plus large encore dans une spirale à rétroaction positive. En revanche, si le bébé regarde un visage qui lui sourit sur un écran, il va sourire à son tour, mais ce visage ne va pas se modifier sous l’effet de ce sourire. La boucle d’interaction est brisée.

Il intériorise des relations en écho constamment avortées. Autrement dit, sans bouger et les yeux rivés à l’écran, l’enfant apprend l’instabilité…

C’est ainsi que l’enfant placé tôt devant un écran de télévision risque bien ensuite de se scotcher à ceux des ordinateurs. Mais comme le temps a passé et qu’un écran en a remplacé l’autre, les parents sous-estiment facilement leur responsabilité dans cette évolution pour en accuser les seuls écrans !
A l’inverse, le jeune enfant qui prend l’habitude de jouer sans télévision apprend à trouver en lui-même la source de stimulations dont il a besoin. Un tel enfant a appris à organiser sa relation au monde autour d’activités différentes, mais aussi autour de son propre rythme intérieur, et il a moins besoin que celui-ci soit constamment alimenté et potentialisé par un écran.
Et il peut même s’ennuyer devant la télévision, voire plus tard devant un écran de jeux vidéo…

L’enkystement des identifications.

Lorsqu’un enfant de moins de 3 ans regarde la télévision, tout lui paraît si incompréhensible qu’il cherche avant tout à retrouver des repères sur lesquels s’appuyer.

En pratique, ils prennent l’habitude de se percevoir d’une seule façon, comme agresseur, comme victime ou comme redresseur de torts. Le danger est alors qu’ils adoptent systématiquement la même attitude dans la réalité.

La fréquentation des écrans fige son développement identificatoire : il prend peu à peu l’habitude de se voir toujours dans un seul rôle. La boîte à outils des identifications précoces se réduit et les possibilités du bricolage identitaire s’appauvrissent. La télévision a enfermé l’enfant dans la prison de comportements qui s’autorenforcent.

Pour une écologie de l’esprit.

Il existe une corrélation directe entre la capacité de « faire semblant » et celle de surmonter la frustration de situations décevantes.
Ces activités permettent de lutter contre la tendance des enfants à adopter précocement une identification privilégiée dans laquelle ils se figent, à condition qu’ils soient invités à jouer les situations d’images qui les ont bouleversés non seulement selon leur souhait, mais aussi en les invitant à endosser successivement chacun des rôles : agresseur, victime ou redresseur de torts. Ainsi, ceux qui ont tendance à s’enfermer dans certains profils – notamment les postures d’agresseurs et de victime – sont invités à éprouver d’autres positions possibles et à les expérimenter. Ils se décollent de leurs identifications enkystées et retrouvent une marge de manœuvre – ou, pour le dire autrement, de liberté – sans qu’aucun d’entre eux soit stigmatisé.
Bref, encourager partout les activités de jeux de rôle, et cela dès l’entrée en maternelle, pourrait bien s’imposer bientôt comme l’antidote à une société du tout virtuel, une véritable écologie de l’esprit malmené par les mirages des écrans.
Cessons de nous lamenter et agissons ! Le jeu de rôle en maternelle est une voie prometteuse. Pourquoi ne pas l’emprunter ?

Conclusion

La télévision détourne le bébé d’activités qui engagent ses 5 sens et perturbe la conscience qu’il a de son corps.

Le bébé précocement captivé par le rythme rapide des couleurs et des sons – y compris dans les prétendus « programmes adaptés » – court le risque d’intérioriser celui-ci dans sa personnalité en formation. Ainsi peut s’installer un cercle vicieux tragique dans lequel les parents placent l’enfant devant la télé parce qu’elle semble le calmer, alors qu’il court partout et grimpe aux murs aussitôt qu’elle s’éteint ! le fameux  « médiateur tranquillisant » se révèle être en réalité un très puissant excitant !

La télévision est en train de bouleverser les processus précoces d’identification, avec des conséquences qui sont déjà mesurables, à l’école maternelle comme à l’adolescence. Elle appauvrit le foyer vivant des identifications des tout-petits et les amène à enkyster précocement certaines identifications unilatérales. Ainsi s’explique le passage de l’enfant qui regarde trop la télévision à l’adolescent scotché aux jeux vidéo.

Ce que nous disent les recherches les plus récentes.

Les programmes des chaînes spécialement dédiées aux bébés les éloignent de la seule activité vraiment utile à leur âge : interagir spontanément avec leur environnement grâce à leur 5 sens.
Quant aux tablettes dites interactives, elles réduisent la sensorialité du bébé à ce qu’il voit et entend. Le toucher y est limité à sa composante appelée « épicritique » (toucher d’effleurement) alors que le sens tactile à d’autres composantes, permettant notamment d’apprécier la température et la texture des objets. Quant aux autres sens, ils n’y sont pas sollicités. Bien entendu, ces objets peuvent être intégrés dans des apprentissages accompagnés, aussi bien dans l’environnement familial qu’à la crèche.
Mais des études restent à mener pour mesurer les conséquences à long terme, positives et négatives, de leur utilisation.

Un bébé a besoin de jeter en l’air ses jouets pour les regarder tomber, et parfois courir derrière. Le bébé qui se livre à ses activités construit ses repères spatiaux, découvre les possibilités de son propre corps et apprend à se repérer dans l’espace. C’est pourquoi les jouets traditionnels manipulés dans les 3 dimensions de l’espace semblent les plus adaptés au développement de ses compétences.

Après les repères sensoriels et spatiaux, les repères temporels sont essentiels au jeune enfant. Rien ne les installe mieux chez lui que le fait de grandir dans un monde où ses rythmes sont réguliers, notamment ceux du sommeil et des repas, et où des adultes attentifs nomment les événements qu’il a déjà vécus, et anticipent en les désignant les activités qu’il va faire ensuite. Raconter une histoire ou lire ensemble un livre d’images y contribue aussi grandement. La culture du livre est en effet inséparable de la construction narrative : il y a un avant, un pendant et un après.  C’est d’autant plus important que la capacité à construire ses repères temporels est aussi la condition pour se percevoir soi-même comme sujet de sa propre histoire.

Contrairement au dessin sur papier qui inclut l’existence d’une gomme et ne permet pas de recommencer autant de fois qu’on le voudrait, il est possible à tout moment de revenir en arrière et de faire réapparaître ce qu’on vient d’effacer sur une tablette.

La télévision nuit au développement des capacités d’attention et de concentration d’un enfant de moins de 3 ans s’il joue dans une pièce où elle est allumée, et cela même s’il ne la regarde pas.

Le concept d’addiction aux écrans a été réfuté à la fois par l’Académie de médecine en 2012 et par l’Académie des sciences en 2013, et le DDM5, référence mondiale en la matière, ne l’a pas retenu non plus. En plus des arguments scientifiques qui écartent cette adoption, la reconnaissance d’une telle pathologie risquerait en outre de constituer pour les laboratoires pharmaceutiques une voie royale pour investir sur le marché des enfants et des adolescents.

En pratique : alerter est important mais donner des repères de bonnes pratiques l’est tout autant.

1 – Jouez avec votre enfant est la meilleure façon de favoriser son développement.

2 – Évitez de mettre votre enfant devant la télévision avant 3 ans, et même d’allumer la télé dans une pièce où il se trouve.

3 – Ne mettez jamais la télévision dans la chambre de votre enfant.

4 – Fixez des règles claires sur les temps d’écran, respectez de grandes plages de temps sans écran, et encouragez les jeux traditionnels.

5 – Interdisez les outils numériques pendant les repas, avant le sommeil, et ne les utilisez jamais pour calmer votre enfant.

6 – Parlez avec votre enfant de ce qu’il voit et fait avec les écrans ; informez-vous sur les contenus des DVD, des programmes TV et des jeux vidéo.

7 – Pensez à sécuriser les connexions.

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